NouvElles Stories

Des rencontres, des séparation, des bribes de destin, des chemins de vie, histoires de femmes entre elles...

19 septembre 2007

Les Affres de la Création 2 & 3

Chapitre 2 - mercredi 18 novembre -

Cette nuit là, Mathilde a beaucoup de mal à s'endormir, tant la rencontre de cette fille l'a pertur­bée. Elle a hâte de se mettre à l'ouvrage avec ce modèle qui l'a fait rêver dés ses 13 ans. Le jour où elle avait vu cette reproduction d'infante dans le premier livre d'art qu'elle s'était acheté. Le déclic de sa passion. Le visage de la fille avait hanté ses rêves. Et le lendemain, elle se demande encore si la rencontre était pur fruit de son imagination, elle semblait si irréelle… Fantasmagorique.

Un bol de café noir avalé, Mathilde s'empare d'un fusain et dessine avec fébrilité le visage de cette fille réelle ou imaginaire : « l'Infante au Regard Métal ». C'est ainsi qu'elle nomme son portrait exécuté dans l'urgence, par peur de perdre le moindre détail. 
Mathilde est très agitée, c'est pour elle le moment tant attendu. Elle va enfin avoir pour elle seule le modèle dont elle rêve. Elle a l’intime sensation que seul ce modèle sera capable de lui faire prouver son talent.

A 16h00 tapantes, Mathilde s'attend à entendre frapper à la porte, mais elle n'en­tend rien, pas plus qu'à 16h05 ou 16h15... Déception.
Son agitation l’excède, elle se fait horreur en midinette excitée comme une puce à l'approche de son premier rendez-vous… Pitoyable !
Elle commence à croire qu'elle a été victime d'une hallucination due aux effluves d'alcool ou de shit, la veille... Et c'est à ce moment précis, où elle ne s’attend plus à recevoir cette visite, que l'on sonne.
Mathilde sent son rythme cardiaque s'accélérer à l'instant où elle ouvre la porte. Elle est là devant elle, son visage gracieux affichant un large sourire. A la lumière crue du néon du couloir, Mathilde est encore frappée par la beauté et la régularité des traits fins de ce visage. Angélique.


Après un jovial bonjour, la fille ne s’attarde pas en excuses sur son retard arguant que les bus, dans son coin, ce n’est pas ça ! Mathilde ment que ce n’est pas grave, d’ailleurs elle est toute pardonnée... Mal à l'aise, Mathilde s'efface pour la laisser entrer puis l'observe qui détaille le « living-atelier », admirant au passage les croquis, dessins, fusains, aquarelles et peintures dont « l'Infante au Regard Métal », encore sur sa planche à dessin. Mathilde se demande si la fille reconnaît son visage couché sur le papier grâce à l’alliage d’un bon fusain et d’une forte dose de talent. Elle a la réponse rapidement quand la fille tourne vers elle un visage mêlant émotion et admiration.
- C'est vraiment très troublant...
J'étais bien loin d'imaginer que tu étais si douée...

Mathilde ne s'est toujours pas détachée de l’entrée et elle observe la fille se débar­rasser de sa veste et s'asseoir sur son canapé. Elle est redressée sur les coudes avec nonchalance et observe Mathilde, tout aussi affairée à l’analyser. Ce contraste violent entre la glace et le feu est renforcé par le contraste entre la féminité de tout son être et la masculinité de sa tenue vestimentaire. Après quelques minutes, la muse décide d’extraire Mathilde de sa torpeur, demandant ce qu’on fait, maintenant. La question surprend Mathilde, la tirant de sa contemplation et de ses confuses pensées.
- Tu veux que je pose comment ? J'attends tes instructions...
- 
Je... je n'ai pas de grandes exigences... juste... que tu te tiennes droite et que tu ne bouges plus trop jusqu'à ce que je te le dise…

La fille s'exécute alors que Mathilde installe un nouveau carton sur la planche sans plus se préoccuper d’elle.
- Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu n'es vraiment pas plus loquace que curieuse...
Tu as passé un bail à m’observer hier… tu me dessines… tu me fais venir chez toi… tout ça, sans même te soucier de savoir qui je suis, quel est mon prénom…

Mathilde relève la tête, un sourire gêné et timide aux lèvres, qui semble l'excu­ser, sans qu'elle ait besoin de parler. Soudain, contre toute attente, son regard se plante dans celui de son modèle et elle lui demande son prénom.
- Emmeline...
Emmeline sourit alors que Mathilde, repartie dans son « cosmos » se met à l'ouvrage, relevant la tête de temps à autre pour observer sa muse stoïque. Pour une première fois, le modèle s'en tire plutôt bien. Mathilde ne cesse de se réjouir intérieurement de cette rencontre dont, elle en est sûre, elle va pouvoir nourrir et même ressourcer sa peinture.

Emmeline est fascinée par la façon de dessiner de Mathilde. Ses gestes amples et rapides Sa concentration muette. A vrai dire, c’est la première fois qu’elle observe un artiste à l’œuvre mais elle a la ferme conviction que Mathilde a du génie. Cela transparaît dans sa manière de dessiner.
Elles restent longtemps sans parler, puis Mathilde rompt enfin le silence pour lui demander ce qu’elle fait dans la vie.
- Plein de choses... Logiquement, je devrais être quelque chose comme chargée de com’ dans une collectivité quelconque…
Mathilde a un regard surpris, c'est le « logiquement » qui l'intrigue.

- C’est ce que j’ai fait comme études, mais ça me gave un peu la com’, en ce moment … alors je fais des petits boulots… cours de danse, gym…

- Tu comptes faire quoi ?

- Pourquoi ? C’est important ? Je vis, non ? Et vivre, de nos jours, ça me semble déjà être un programme conséquent...

Mathilde la fixe en souriant, étonnée que le destin les aie guidées à cette soirée ratée où elles n'avaient leur place, ni l'une, ni l'autre.

Emmeline se remet à observer Mathilde. Son regard mobile sur la feuille, se plis­sant de temps à autre. Une ride assombrissant parfois son front. Et ses dents mordillant tour à tour son crayon et ses lèvres. Miracle de l'Art...

Emmeline sent chez Mathilde un fort côté rêveur, lunaire, qui tranche avec cet air qu'elle a de toujours dépasser les apparences. Comme si elle pouvait discerner autre chose que ce que son œil perçoit... Et elle devine aussi les nombreux moments d'absence de Mathilde. Ces moments où le regard se fixe pour mieux libérer l'inspiration. Mathilde surprend avec embarras le regard d'Emmeline, comme l'arroseur arrosé... Démoniaque.

- C'est fascinant de te voir dessiner... un jour, je te photographierai...

Mathilde a un sourire fugace puis se replonge dans son dessin. Elle ne doit pas ju­ger utile d'ajouter quoi que ce soit : paresse ou mystère ? Dans tous les cas, Emmeline se sent vraiment captivée par ce personnage, cette person­nalité.

 

Chapitre 3 - samedi 21 novembre -

Trois jours après la première séance qui a terminé dans la soirée, Emmeline revient chez Mathilde. Elle est une telle source d'inspiration que Mathilde ne se lasse pas de la dessiner ou la peindre, selon son humeur du moment. Les séances sont quasi silencieuses, comme si elles se pas­saient de tout commentaire. En fait Emmeline respecte trop la concentration de Mathilde pour risquer de la briser. Le seul son qui emplit l’atmosphère est la musique « New-Age » qui apparente les gestes de Mathilde à une chorégraphie lente et féerique.

Alors Emmeline, ayant compris que lors de ces séances, elle ne pourra faire plus ample connaissance avec elle, dépas­ser ce simple échange professionnel et lui donner un peu plus de sentiment,  lui a fixé rendez-vous à la Pépinière un samedi après-midi.

Mathilde attend Emmeline prés du kiosque, croquant distraitement un cra­cheur de feu, sur ce bloc à dessin qu'elle ne quitte pas plus qu'un businessman ne lâche son portable. Emmeline ne tarde pas et après une bise sur chaque joue, se laisse entraî­ner par le dynamisme de l'artiste.

- Tu veux faire quoi ?

Mathilde lui adresse un sourire désarmant.

- Pourquoi les gens veulent-ils toujours « faire quelque chose » ? Pourquoi les gens ne se contentent-ils jamais de profiter de la compagnie d'autrui, sans avoir forcément besoin de faire quelque chose... ? On peut « être » sans « faire », non ? « Etre » ça ne suffit pas ?

- Alors tu proposes quoi ?

Leurs pas les mènent prés de la Place Saint-Epvre et elles s'installent sur les mar­ches de la Basilique. Mathilde rompt le silence pour interroger Emmeline sur ses racines, ses origines géographiques. Emmeline est du cru, une Lorraine de souche, Nancéienne d’adoption. Mathilde, elle, est des environs de « B'sançon », comme elle dit avec des restes d’intonation de cet accent trainant que cinq années à Nancy ne lui ont pas tout à fait ôté…

Emmeline s'étonne qu’elle n'ait pas fait les beaux-arts à Besançon, alors Mathilde lui explique que sa sœur de deux ans son aînée, Camille, était en école d'architecture en banlieue Nancéienne quand elle passait son bac. L'occasion était trop belle pour les deux sœurs, si complices, de partager un appartement ensemble. Les études de Camille s'étant achevées l'année précédente, Mathilde se retrouve maintenant seule dans ce grand appartement de Villers-lès-Nancy qu’elle paye grâce à la pension allouée par ses parents pour financer ses études.

Emmeline, elle, vit dans un studio au « Haut-du-L »... pas cher, mais pas très bien desservi par les bus… un peu chiant pour sortir le soir... D’autant qu’elle sort pas mal, entre la danse, la muscu, les concerts, les boites et les soirées privées... elle sort presque tous les soirs… Les sorties de Mathilde, c'est des expos, des vernissages, des musées, cafés-concerts, billard et parfois une soirée ratée grâce à Axelle ! Emmeline ne peut réprimer une moue frustrée.

Mathilde sourit tristement, comprenant les années-lumière qui les séparent. Il y a un temps mort dans la conversation, puis Mathilde se lève et intime Emmeline d'en faire autant. Sans un mot, elle la guide jusqu'à sa voiture.

-  Tu m'emmènes où ?

-  Tu verras... Un endroit qui me ressemble...

Le laconisme de Mathilde ne souffre aucune question supplémentaire, alors Emmeline n'insiste pas et se contente de la suivre. Arrivées au parking de Thermal, Mathilde se gare et alors qu’elle craint de se retrouver à la piscine municipale, dans un maillot de location, Emme­line est rassurée de découvrir le « Musée de l'Ecole de Nancy ».

Les guides et le conservateur saluent Mathilde, ils la connais­sent pour l'avoir souvent vue et pour avoir été questionnés avec avidité, des heures durant. Mathilde est littéralement fascinée par l'architecture, le mobilier, les pâtes de verres et autres « lampes-champignon » bref tous les objets de cette période du début du siècle. Elle voue une admira­tion sans bornes à Grüber, Majorelle, Vallin, Gallé et Prouvé, pour leur talent, leur imagination et leur profil novateur et visionnaire. Emmeline suit son amie et ses explications passionnées, elle est émerveillée par le charme des lieux et éblouie par l'engouement de Mathilde, passionnée et exaltée.

Aucun mot ne suffit à exprimer sa fascination pour l’Art Nouveau, depuis qu’elle a découvert, en cours sa plus belle ramification française, à son goût: l'Ecole de Nancy... Elle lui propose de l’emmener voir ce qui lui semble être le temple de l'Ecole de Nancy, la « Villa Majorelle ».

- C'est un bijou d'architec­ture et d'ébénisterie... un enchantement pour les yeux... cette demeure, j’en rêve !

Vers 19h00, Emmeline, ayant visiblement rancard à une soirée, quitte Mathilde, lui promettant de revenir poser pour elle le lundi en fin d’après-midi. Lâchement abandonnée pour la soirée, Mathilde se rend chez Axelle, qu’elle n’a pas encore revue depuis la soirée de l’E.S.C.A...

- Ah ! Mathilde ! Ça fait plaisir de te voir ! Entre !
J'ai essayé de t'appeler cette après-midi, désespérément...

Mathilde entre dans le petit studio de son amie et s'effondre sur le canapé, se contentant de dire qu’elle s’est baladée, qu’elle est allée au Musée de l'Ecole... Axelle la regarde, effarée, lâchant un « Encore ?! » sidéré.
Encore en état de grâce, Mathilde se lance dans une allocution emphatique sur le côté tellement superbe du musée dont on ne peut ressortir que bien... détendu, zen...
- T'as pas idée... De toutes façons, tu ne peux pas comprendre, tu n’as jamais voulu y venir !

- Tu sais, moi, les musées... !

Mathilde la toise d'un air navré et Axelle regarde son amie, amusée, lançant que décidément elles n’ont pas les mêmes valeurs ! L'artiste et la commerciale... La métaphore amuse Mathilde qui se tourne vers Axelle en souriant, lui disant qu’elle l'aime bien quand même...

- Bon, au fait, ton trip Art Nouveau, tu te l'es pas faite toute seule, quand même ?!

- Non... J'ai passé l'après-midi avec une amie...

Axelle rejoint Mathilde sur le canapé, avec une pointe de jalousie dans la voix, décidée à savoir qui est cette « amie ».
- Emmeline...
Ça ne suffit pas à Axelle, ce simple prénom… Emmeline comment ? Elle veut en savoir davantage mais Mathilde n’en connaît guère plus, juste qu’elle a fait sa connaissance à la soirée de l'E.S.C.A... Etonnement d’Axelle qui n’a pas remarqué que Mathilde avait sympathisé avec une fille à la soirée. Mathilde ne peut s’empêcher de faire remarquer à son amie que ça ne la surprend guère, qu’Axelle était beaucoup trop occupée... Axelle croise le regard moqueur de Mathilde, l’associant aux bribes de souvenir d’une soirée qui aurait pu se terminer au plumard avec un inconnu si Mathilde n’avait pas joué son rôle de chaperon… Elle préfère changer de sujet et revenir à cette Emmeline.
- Elle a posé pour moi...
- 
Tu te paies des modèles, toi, maintenant ?... Les fonds sont en hausse !
- 
Non... Je ne paie pas...

Axelle appuie son menton sur l'épaule de Mathilde lui demandant si elles sortent ou bien si elle délaisse totalement sa meilleure amie pour une autre. Mathilde sourit de la jalousie d’Axelle, dont elle a déjà eu maintes et maintes preuves, déjà ! Elle la regarde et son « regard de cocker battu », comme elle le nomme, attendrit Mathilde. Elle entoure Axelle de son bras et la serre contre elle, lui rappelant qu’elle sera toujours sa meilleure amie bien qu’elle soit une « immonde casse-couilles » !
- On va faire un pool au Victoria...

Mathilde se redresse alors, laissant tomber Axelle, appuyée sur son épaule. La compagnie de la bande ne l'enchante guère, mais elle accepte pour faire plaisir à son amie. Axelle se lève précipi­tamment comme si elle craignait que Mathilde ne change d'avis.

Posté par Vero72 à 21:15 - Premières Pages... - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

23 août 2007

Les Affres de la Création

Chapitre 1 - mardi 17 novembre -

La soirée s'étire en longueur... il y a bien longtemps qu'elle aurait du s'achever. L'atmosphère est glauque. Les visages las. Et les conversations des plus syncopées. Mathilde a beau réfléchir, elle n'a pas souvenir d'une nuit plus ennuyeuse que celle-ci... Et pourtant, elle en a connu des soirées ratées ! Elle en est encore à se demander ce qui lui a pris de s'être laissée entraîner par Axelle...? Mais que fai­t-elle « dans cette galère » ? Elle qui n'a rien à voir avec ces petits bourges décadents et pédants qui peuplent l'école de commerce de son amie... Elle s'en veut terriblement, mais elle en veut aussi beaucoup à Axelle, vautrée sur un canapé avec un presque inconnu. C'est à se demander si Axelle se souvient même de sa présence... C’était bien la peine qu’elle la supplie de venir ave elle ! Mathilde partirait bien si elle ne craignait de laisser son amie rentrer seule... ou mal accompagnée... Décadence.

Alors que l'on vide les dernières bouteilles d'alcool fort, que l'on s'avachit pétard à la bouche et que plus personne ne danse, Mathilde s'installe sur un rebord de fenêtre. Dans un renfoncement sombre de ce salon aux dorures et aux tentures vieilles et déteintes à en faire rougir de honte le grand Stanislas qui lui tourne le dos, doigt pointé vers le Palais du Gouverneur... Le regard de Mathilde se perd dans les ferronneries de cette place qui l'émer­veille encore… comme au premier jour, cinq ans auparavant, par un beau matin ensoleillé de septembre, quelques jours avant la ren­trée... Mathilde s'extirpe de ses rêveries pour lancer un regard désespéré à Axelle. Axelle, qui flirte toujours aussi lourdement avec ce garçon dont elle aura oublié le prénom dés demain ! Axelle ne sem­ble pas plus disposée à partir que dix minutes plus tôt...

Mathilde se remémore alors les débuts de cette amitié qui la lie à Axelle. Au collège, elles se sont disputées un garçon au point de se haïr avant de devenir les meilleures amies du monde, inséparables... Quant au garçon, elles se félicitent, toutes deux, de l'avoir oublié, il n'en valait pas la peine... Et même lorsque leurs chemins ont divergé, quand leurs goûts et aspirations se sont différenciés, elles ont su rester amies… Et ce, même si elles ont conscience qu'elles passent leur temps à tenter de se comprendre, souvent en vain...

Perdue dans ses pensées, Mathilde n'a pas remarqué la présence d'une fille à ses côtés. Ce n'est qu'en jetant un 128 éme coup d’œil à sa montre (c’est à peine exagéré !), qu'elle la voit... Mathilde est frappée par la grâce de ce visage tourné vers elle, elle y voit l'infante de ce tableau du XVIéme ou XVIIéme siècle, qu'elle aime tant. Elle n’a pourtant pas assez bu ou fumé pour être victime de ce genre d’hallucinations… Intriguée, la jeune femme soutient le regard lourdement insistant de Mathilde.

- On se connaît ?

La voix grave et suave de l'infante, qui tranche avec la douceur de son visage, tire Mathilde de ses nébu­leuses pensées. Elle bafouille que non, vraiment, elle ne croit pas, que de toutes façons, elle n’est pas élève à l'E.S.C.A. L’autre dit qu‘elle non plus. Mathilde ne sait que dire à cette inconnue. Pourtant quelque chose d'indicible l'atti­re vers cette fille, elle se contente de lui sourire, un peu gênée.

- Je t'observe déjà depuis un moment… J'ai cru remarquer que tu n'avais pas l'air de t'amuser beaucoup... 

Mathilde feint la stupéfaction avec humour… A quoi peut-elle l’avoir constaté ? Elle s’éclate pourtant comme une petite folle… Le meilleur moment ayant quand même été celui où elle a échangé trois mots avec une pétasse qui ne lui a même pas répondu. La jeune fille a un sourire amusé et complice.

- Je ne l'ai remarqué que parce que je suis dans le même état d'esprit que toi... Moi, non plus, je ne suis pas coutumière de ce style de fréquentations... c'est une amie qui m'a invitée...

- Moi aussi... mais elle semble avoir oublié jusqu'à l’idée même de mon existence...

Mathilde désigne du regard Axelle ; Axelle qui semble vouloir entrer dans le guiness'book pour la « pelle » la plus longue du siècle ! La fille ironise alors sur la calamité des copines qui ont un mec.

- Ah, non ! Lui, c'est pas son mec ! Benoît, son copain, il est à Besac, à l'armée ! Celui-là, elle est juste en train de faire sa connaissance !

Emmeline sourit. C'est la première personne intéressante qu'elle rencontre depuis le début de la soirée. Elle se demande ce qu’elle peut bien faire dans la vie.

- Les beaux-arts.

- Ah !... Je comprends mieux ce regard inquisiteur...

Mathilde sourit, gênée, comme prise en faute, elle s'excuse de n'avoir pu s'empê­cher de photogra­phier du regard les traits de son visage, pour les dessiner le lende­main... Alors l’inconnue, flattée mais faussement modeste, s’étonne de savoir en quoi son visage est si frappant. Mathilde parait réfléchir puis son regard se perd dans les aspérités de la peinture vieille et salie par les ans… et peut être même parce qu'elle a eu à voir...

- Je l'ai déjà vu... mais ce n'est pas le tien, c’est celui d'une infante d'un tableau que j'admire... C'est stupéfiant comme tu lui ressembles !

Pas dans les traits, mais dans l'impression... la double im­pression qui s'en dégage...

La fille l'observe, fascinée par ce flou artistique qu'entretient Mathilde dans son verbe et ce regard étonnamment mobile. Mais elle ne peut s’en tenir à cette nébulosité, elle veut comprendre ce qu’est cette « double impression » dont l’artiste parle. Le regard de Mathilde plonge dans le sien avec insistance, comme s’il parvenait à voir d’autres choses derrière la profondeur de l’iris gris bleuté.

- Cette douceur froide effacée par un regard... comment dire ?... un rien... un rien libertin...

- C'est ainsi que tu me vois...?

Non pas elle, ce n’est pas elle qu’elle voit ainsi mais ce visage... son visage… Mathilde fait l'analogie entre le faciès de la jeune fille et celui d'Isabelle Adjani, mélange subtil de glace et de feu. Isabelle Adjani dont Mathilde doute qu'elle pose pour elle un jour... La fille se propose alors spontanément de jouer le jeu. Mathilde croise le regard métal qui la fixe et cette profondeur abyssale la trouble. Pourtant, vu l'état de ses finances, Mathilde doit décliner l'offre, incapable qu'elle est de s'offrir le luxe de payer les services d'un modèle.

- Je ne te réclamerai pas le moindre sou...

En échange, disons que tout ce que je te demande, c'est un portrait...

Mathilde a alors un large sourire, envahie par l'impression de faire la meilleure affaire de l'année. Une muse contre un portrait… quelle aubaine ! Sans un mot, elle se lève et se dirige vers le vestiaire d'où elle tire une veste de cuir, de la poche de laquelle elle extirpe un calepin et un stylo. Elle arrache une feuille et y grif­fonne quelques mots, avant de revenir près de la jeune femme.

- Ça, c'est mon adresse et mon numéro de téléphone... Appelle-moi pour convenir d'un rendez-vous...

- Au fait, je m'appelle Mathilde... Mathilde Steimer...

La fille ne voit pas pourquoi repousser l’échéance plus tard qu’au lendemain à 16h00. Elle lui adresse un dernier regard puis elle disparait, laissant Mathilde perplexe et déconte­nancée. Elle réalise alors qu'elle ignore tout de cette fille, y com­pris son nom...

Magie et mystère des rencontres de noctambules.

Posté par Vero72 à 23:16 - Premières Pages... - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 août 2007

Nuit Orange

Le Retour

Des jours, des semaines, des mois, des années, ont passé sans qu'elle n'ait pu l'oublier, elle a toujours été hantée par ses parfums, ses couleurs, ses humeurs et tous ces souvenirs envahissants. Car malgré la nouvelle vie qu'elle se construit jour après jour, elle est ancrée en elle, comme gravée dans les lignes de sa main.
Là-bas, dans sa nouvelle vie, il y a un boulot d'animatrice auprès de jeunes issus de milieux sociaux défavorisés. Quel chemin parcouru ! Comme si sa bonne étoile s'était enfin sou­venue d’elle...

Avant, sa vie, elle la détestait, elle se sentait freinée, incapable de lâcher le lest nécessaire à l'envol. C'est ce frein qui l'a poussée à ne pas revenir la voir plus tôt, et pourtant Dieu sait qu'elle lui manquait. Enfin, ça y est, elle la retrouve et son premier contact avec elle a lieu Place Stan­islas, à deux pas de laquelle elle s’est garée. Avant même d'appeler qui que ce soit, elle savoure ces retrouvailles : Gaëlle est de retour à Nancy, sa ville d’adoption, son berceau...

La nuit n’est pas loin de tomber, alors il faut tout de même que Gaëlle réunisse tout son courage pour prolonger les retrouvailles… passer de Nancy aux Nancéens. Car c’est bien là le but de son périple improvisé : retrouver tous ceux qu’elle y a laissé. Elle a bien une petite idée de la première sur la liste, mais se demande s’il y a toujours un abonné au numéro qu’elle demande. Alors Gaëlle entre dans un café de la rue Stanislas et se dirige vers le point-phone qu’elle sait y trouver, elle compose un numéro, de mémoire. Miracle… l’abonnée est toujours la même à en croire la voix dynamique qui l’accueille. Une voix qui laisse illico place au silence en reconnaissant celle de Gaëlle. Marine n’en croit pas ses oreilles… c’est Gaëlle qui lui téléphone… après tout ce temps !

Marine n'hésite pas la moindre seconde quand il s'agit de se rendre disponible pour accueillir sa vieille copine d'I.U.T. Qui dit copine de fac, dit souvent copine de chouille, mais aussi copine de galère et c'était bien le cas de Marine, que Gaëlle présentait comme sa jumelle.
Cette allusion avait souvent suscité des sourires, car Marine est aussi blonde que Gaëlle est brune, aussi nordique que Gaëlle est méditerranéenne, bref rien dans leurs physiques ne s'harmonise, à l'image de leurs caractè­res. Mais leur amitié était restée sans faille jusqu’au départ précipité de Gaëlle, que Marine ne s’est jamais résolue à oublier.

Au cours de leurs trois années d'études supérieures communes, elles ont partagé le même appartement plusieurs mois, sans jamais qu'une dispute vienne ombrager leur amitié. Rencontrées aux inscriptions, premiers regards face aux panneaux de locations d’appart, elles avaient ressenti un bon feeling réciproque. Peut-être est-ce parce que Gaëlle avait remarqué le bracelet aux couleurs du rainbow flag au poignet de Marine. Et que parallèlement, Marine avait croisé le regard persistant de Gaëlle sur son icône gaie. Toujours est il qu’en un sourire, le pacte était cellé, elles optaient pour la colocation… Colocation si harmonieuse qu’elles avaient toutes deux repiqué leur 1ere année… Faut dire que de boites homos en dragues intempestives sur le net et virées à Paris, dans les boites de filles… Elles n’avaient que très peu bossé !

Et pourtant, comme elle l'avait évoqué avant de partir trois ans plus tôt et que Marine avait pris pour une boutade, Gaëlle n'avait pas donné la moindre nou­velle depuis son départ.
C'était le besoin de tout reconstruire autour d’elle, de se reconstruire, qui l'avait poussée à couper tout contact. En effet, elle avait juré de ne se rappeler au bon souvenir de ses amies et de Nancy que quand elle aurait réussi à relever la tête. Et maintenant que c'est fait, elle peut enfin retrouver sa ville, ses amis...


Gaëlle se gare à quelques dizaines de mètres de l'appart qu'elle a un temps partagé avec Marine et le chemin parcouru à pied fait revenir à sa mémoire nombre de souvenirs, événements heureux ou malheureux d'une vie estudiantine peu simple.

Les deux filles tombent dans les bras l'une de l'autre, visiblement heureuses et émues d'être à nouveau ensemble. Malgré toute sa rancœur d’avoir été ainsi abandonnée durant trois ans, Marine ne peut retenir une larme quand elle serre Gaëlle, son amie, sa sœur, contre elle.
- Espèce de saloperie! C'est maintenant que tu donnes de tes nouvelles!
Putain... après trois ans...!
Allez, entre quand même, sale traîtresse...!

En entrant dans l'appartement, elle constate que rien n'a changé, il faut dire que Marine ne s’est jamais trop soucié de l'apparence de son logement, c'est même loin d'être une préoccupation pour elle! Le seul changement, c'est la nouvelle planche de surf qui embarrasse la petite entrée.

Gaëlle suit Marine dans le loft et s'enfonce dans le « canapé peau de vache », comme elle l'a surnommé la première fois qu'elle l'a vu.
Marine lui sert un verre et là seulement, elles entament une conversation plus sérieuse.
- Alors raconte... ta vie... qu'est-ce que tu deviens?
- Ca fait plus d'un an que je suis animatrice dans une Maison de Quartier... dans un quartier en banlieue parisienne... J’ai
enfin l’impression d’être utile à quelqu’un... de servir à quelque chose...
Et toi, l’IUT?
- C’est fini tout ça…

Je bosse au Grand Nancy...
- Ca te plaît?
- C’est pas une mauvaise planque...
- Et les autres?

- Y en a qui ont dégoté des petits boulots sympa : serveur chez Quick, caissière à Match, même videur en boîte... le top...
Pas trop démoralisées par la crise économique, elles font une razzia sur une « pizza 30 mn », sans un mot.la Fac- Et Anne? Et Pauline?
- Elles sont parties à   la Fac faire la filière Information et Communication, elles sont en D.E.S.S., ça se passe bien pour elles... Elles sont toujours inséparables… Toujours déséspérément hétéros…


La complicité est toujours là, Gaëlle et Marine se sourient, le regard malicieux. Le coca ayant été "épicé" de quelques rasades de whisky, les pizzas avalées, la conversation reprend sur des sujets plus intimes. C’est Gaëlle qui embraye.
- Et tes amours ?

Marine a un large sourire ; visiblement, ça se passe bien pour elle…
- Tu te souviens de Coralie, la sœur de Pauline...? On l'avait rencontrée quand Pauline avait fêté ses 20 ans…
Bien sûr que Gaëlle s’en souvient de cette jolie fille au même regard bleu transperçant que Pauline (effectivement hétéro pure et dure sur laquelle Marine s’est cassé les dents un temps). Coralie était une petite blonde de deux ou trois ans de plus qu’elles, qui faisait psycho…
- Ben... ça fait un an et demi qu'on est ensemble... Enfin, autant qu'on puisse l'être quand on vit à 150 bornes l'une de l'autre : elle est psychologue dans un I.M.E. à Strasbourg.
- Mais elle était pas goudou elle… ?
- Ben, tu sais y a beaucoup de filles qui se croient hétéros avant de se révéler… j’ai ramé… mais, j’y suis arrivée !

Gaëlle lui voit un regard fier et amoureux auquel elle n'a pas été habituée. Autrefois, Marine n'était amoureuse que de sa planche de surf à qui elle consacrait ses vacances, ses économies, pour les plus belles vagues de l’Atlantique... Les filles ne passaient qu'en seconde position, et encore... Mieux valait-il l'avoir comme amie que comme petite amie, car il n'y avait qu'en amitié qu'elle était fidèle.
- Et toi, les amours?
- Oh... je vois pas mal une fille depuis quelques mois... Laëtitia…

Elle bosse avec moi... enfin, pour tout dire, c’est ma chef… !
- Ouais, je vois bien le genre… vous avez bossé sur un dossier tard le soir et elle t’a coincée sur son bureau, sous peine de mauvaise note annuelle !
Elle croise le sourire narquois de Marine et ce cliché de la petite fonctionnaire sexuellement tyrannique l'amuse. Parce qu’en fait, elle n’a pas eu à la coincer bien fort… Après une réunion tardive, Laëtitia l’a invitée à dîner chez elle.

- Ah ! Les parisiennes !

- M'en parle pas... je me suis sentie un peu décalée quand je suis arrivée avec mon petit bou­quet de fleurs et ma bouteille de champ' et qu'elle m'attendait, pétard à la bouche...

Marine éclate de rire, retrouvant bien là sa poétique de copine, romantique et naïve à souhait même avec les filles d’un soir…
- Alors?! Raconte !

Enhardie par l'alcool, Gaëlle, d'ordinaire discrète sur le thème de sa vie senti­mentale et intime, poursuit son récit. Elle lui raconte que Laetitia lui avait demandé de s’habiller en « cool », comme lors d’une sortie avec le centre . Gaëlle n’avait pas trop compris pourquoi et s’imaginait que sa directrice comptait peut-être la sortir. Elle évoque la tenue Jean-Paul Gauthier ou Thierry Mugler, hyper-sex, qui l'avait déjà mise dans l'ambiance à son arrivée... Elle a du mal à qualifier le cocktail bien fort que Laëtitia lui avait servi avant de s’asseoir prés d’elle et de lui proposer son joint, qu'elle avait accepté... Quant à elle, elle semblait ne pas en être à son premier de la soi­rée. Elle ne manque pas de sourire en évoquant la façon dont, après lui avoir dit que dans cette tenue, elle l’avait « excitée à mort », elle s'était jetée sur elle sur le canapé, leur folle nuit d’amour. Gaëlle avait enfin compris pourquoi Laetitia lui avait demandé de s’habiller ainsi…

- Et alors c’est quoi cette tenue qui la fait kiffer à ce point ?
Gaelle sourit en décrivant une tenue qui lui parait typée, goudou à 12 000% : un pantalon de charpentier, un peu trop large, noir, des caterpillar montantes et une chemise à carreaux ouverte sur un débardeur blanc.
- Ouais… bien butch, quoi… ! La co-quine !
- Enfin, avec Laëtitia, au moins c'est clean… on fait pas de projets, on vit chacune chez soi, on se voit pas tout le temps... c'est pour le fun... y a pas de lézard... En plus, depuis peu sa frangine vit avec elle, donc y a pas d’ambiguité…
- T’es même pas un petit peu amoureuse ?
- Pas suffisamment pour souffrir… mais suffisamment pour que ça ait un sens…

Soudain le regard de Gaëlle se perd dans le fond de son verre, elle sem­ble absorbée par la fonte des glaçons dans le whisky-coca. Il est évident qu’elle cherche ses mots et ne sait comment appréhender le sujet qui lui brûle les lèvres.
- Et Madame Mallaury, qu'est-ce qu'elle devient?
Marine la fixe, cherchant quelque expression dans le visage fermé et délibérément baissé de son amie, cherchant un regard qu’elle lui détourne obstinément.
- Pas à moi, Gaëlle...
Pas à moi le coup de « Madame Mallaury »...! Me dis pas que tu crois encore que je suis pas au courant ?
Tu me prends pour une truffe ou quoi ?! C'est vrai que t'as été hyper discrète, mais quand même... oh, et puis maintenant, y a prescription !

Le visage de Gaëlle se crispe, ombragé de douloureux souvenirs qui ne se dissipent pas.
- 
T'as compris quand ?

- Quand t'as quitté l'appart sans explication pour te prendre un studio toute seule, j'ai compris qu'il y avait une fille là-dessous... Face à ton silence et ta discrétion, j'ai supposé qu'elle était prise ou mariée... mais j'étais à des années-lumière de me douter que c'était elle...

Marine se remémore alors l’épreuve difficile qu'elles ont été amenées à partager et qui l'a profondément bouleversée, d'autant qu'à cette époque ses rela­tions avec Gaëlle s'étaient pour le moins distendues.
Elle se souvient du coup de fil d’une infirmière du CHU de Brabois au beau milieu d'une nuit de janvier, elle avait trouvé l'adresse et le numéro de téléphone sur l'agenda de Gaëlle, dont l’adresse n’était pas remise à jour.

C'est bizarrement la première fois que Marine et Gaëlle parlent ensemble de cet épisode difficile. Marine raconte à son amie l'état dans lequel elle l'a trouvée quand on lui a permis de la voir, dans sa chambre d’hôpital. Elle avait de la fièvre, délirait... Un prénom revenait constamment dans ses délires : Rozenn...
Marine n’est pas avare en détails sur le comportement de Gaëlle, elle raconte comme pour se libérer du poids de souvenirs non partagés. Sa voix se teinte d'émotion à mesure qu'elle décrit cette fille malade qui gémit, crie, implore le retour de Rozenn, crie l'aimer entre chaque quinte de toux. Cette fille qui a même réussi à tirer la larme à l’œil à une petite infirmière sta­giaire attendrie par son amour suicidaire...
Les souvenirs que Marine réveille sont durs pour Gaëlle, c'est tout un pan de sa vie qu'elle a préféré occulter.
- Dans ton délire, tu m'as suppliée de l'appeler... tu disais que tu pouvais pas vi­vre sans elle, que tu voulais mourir...
J'ai fouillé ton agenda et j'ai trouvé un numéro face au seul pré­nom de Rozenn. J'ai appelé, je suis tombé sur le répondeur de M. & Mme Mallaury... J'ai compris... j’ai pas laissé de messages, je me suis contentée d'aller la voir à l'I.U.T. le lendemain... 
Je me souviens, elle avait des première année...

/.../

Posté par Vero72 à 12:05 - Premières Pages... - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1