NouvElles Stories

Des rencontres, des séparation, des bribes de destin, des chemins de vie, histoires de femmes entre elles...

20 septembre 2007

Soleil au zénith…

A mi chemin entre le camp militaire et le club med se dessinent souvent les camps de base des entreprises implantées à l’étranger. Le camp de l’entreprise où travaille mon père n’y échappe en rien, il est semblable à tous ceux que j’ai connus dans mon enfance…

Mon père est cadre dans les Travaux Publics et a très tôt eu l’envie de parcourir le monde. Si je suis née en France c’est purement accidentel, juste parce que je suis née dans une période de transit, entre deux chantiers. Ma sœur aînée et mon frère cadet, eux, sont nés l’une en Afrique, l’autre en Asie ! Nous avons accompagné nos parents dans leurs voyages jusqu’au secondaire pour ma part. Si ma sœur et mon frère ont émis le souhait d’étudier par correspondance et de rester le plus longtemps possible avec mes parents, j’ai, très tôt, manifesté des velléités indépendantistes… A 14 ans, lors de mon entrée en Seconde, j’ai intégré l’internat d’un établissement privé, ne voyant plus alors mes parents que 15 jours à Noël et deux mois en été (un mois en France et l’autre dans leur terre d’accueil du moment). Ce fut évidemment un peu dur au début, mais très vite l’internat de ce strict lycée privé se révéla être une terre promise pour moi, qui connaissais mes premiers émois amoureux…

Et c’est très naturellement que je racontai l’été suivant à ma sœur, Virginie, de deux ans mon aînée, que j’avais pris de l’avance sur elle concernant les joies de l’amour. Et tout aussi naturellement, j’avais répondu à ses interrogations en lui racontant les nuits où, faussant compagnie à mes congénères de Seconde, je vivais de folles étreintes lascives dans le box qui leur faisait office de chambre, en compagnie de quelques unes de mes camarades de Terminale ou de Première…

Virginie, élevée dans ce cocon colonial-conservateur-bourgeois qui pesait sur ce type de camps, fut choquée par mes révélations mais s’abstint de tout commentaire, néanmoins quelque peu envieuse de ma prise d’avance…
Depuis, j’avais goûté aux corps des garçons pour voir, pour dire, mais j’étais vite revenue à mes premières amours : les filles !
Depuis, j’en avais tenu informé la petite famille qui s’était résolue à supporter bon gré mal gré cette infortune, tant que je ne l’affichais pas de trop !
J’ai aujourd’hui 23 ans et je viens de terminer mes études supérieures, je viens de revenir avec mes parents en Arabie Saoudite, à 50 km
de Riyadh, en plein désert, en ce début de mois d’août. 

Je viens d’arriver et profite allègrement du « Club » et de ses billards et baby-foots ainsi que de la piscine où je passe des heures à me prélasser. La seule ombre au tableau c’est le manque de compagnie… Les gens de mon age sont rares, et ce sont le plus majoritairement des hommes qui sont contraints à l’abstinence depuis bien trop longtemps pour s’intéresser à autre chose qu’à mon… Mais j’avoue que même s’ils ne m’attirent pas, les parades amoureuses des moins découragés par mon manque de « féminité » m’amusent au plus haut point.

Le soleil tape encore bien quand je m’aventure à la piscine vers 16h00, je suis d’ailleurs la seule inconsciente à m’y risquer ! Le soleil cogne d’ailleurs si fort que lorsque après une tête je retourne sur ma chaise longue et LA voit, je crois d’abord à un mirage, une hallucination suite à insolation.
Je ferme les yeux. Puis les ouvre à nouveau. Dans les films et dessins animés, en général cette manœuvre suffit à dissiper les mirages… pas là ! Mon mirage est toujours là. Non seulement il est toujours là mais son regard vient de s’accrocher à ma mine ébahie et mon regard halluciné…
Mon mirage à moi, ce n’est pas une oasis en plein désert (quoi que…) mais une femme en plein désert. Ce visage, je le connais. Ce regard vert il m’a hantée. Cette ligne m’a chavirée.

Je parviens enfin à articuler un mot, ce qui est héroïque vu mon état !
- Ben ça alors… !
Oui, je sais, c’est désolant… Avoir une Maîtrise de Lettres pour sortir une telle phrase, c’est à se demander si ça valait le coup que je fasse autant d’études ! C’est d’autant plus affligeant que mon mirage est ma prof de Français de 5éme-4éme au collège français de Pékin.
- Madame Delvallée… !
Elle me regarde et soudain son visage s’illumine, elle m’a reconnue.
- Frédérique… ?!
Eh oui… les littéraires que nous sommes, faisons très fort en matière de dialogue pour ces retrouvailles !
Tout naturellement elle se lève et m’embrasse, ce qui achève de me chavirer…
Evidemment, nous croyons bon de nous lancer dans de longues justifications quant à nos présences, ici, alors que bon, nous sommes dans un camp de base au beau milieu du désert et l’on devine pourquoi !
Sauf que, de mon côté des précisions se révèlent nécessaires quand elle croit judicieux de dire :
- Laisse moi deviner… tu t’es laisser séduire par un gars du BTP et te voilà marchant dans les pas de ta mère, à suivre un baroudeur du bâtiment… ?
Bon, là, il est évident que niveau déduction, ma belle prof de français et moins pourvue d’atouts qu’en matière de séduction… A quoi me sert donc mon androgynie, ce look garçonne que j’entretiens délicatement depuis des années si c’est pour me faire ainsi prendre pour une jeune « desperate housewive » par la première femme pour qui j’ai plongé ma main sous les draps pendant de longs mois ?!
Je reste longtemps sans lui décrocher un mot, happée par mes réflexions sur la façon la plus judicieuse de lui dire à quel point elle se trompe sans la vexer ni la brusquer. De plus, à sa décharge, on peut dire que mon maillot sport arena une pièce, bien qu’éloigné de tout frou-frou féminin n’est pas la plus jolie pièce de ma collection queer…
- Non… en fait, je prépare l’agreg et le calme du désert y est propice… donc j’ai décidé de venir squatter chez mes parents…
Elle me regarde, visiblement impressionnée et peut-être un petit peu secouée par le coup de vieux que je viens de lui flanquer, moi son ex petite quatrième…
Du coup j’ai embrayé sur plein de sujets culturels et l’après-midi est passée à une vitesse folle. Vers 18h00, elle me quitte pour aller se mettre aux fourneaux, m’invitant à venir prendre le café dés le lendemain.La soirée, la nuit et la matinée me semblent affreusement longues, une partie de mes rêves d’adolescentes va enfin se réaliser : je vais passer un moment seule avec elle…
Là, je peux compter sur ma tenue vestimentaire pour l’affranchir, un large pantalon de lin chocolat, assorti d’une chemise coloniale sable, des sandalettes, puis ma coupe de cheveux ultracourts dressés en bataille sur ma tête et mon bracelet brésilien aux couleurs du rainbow, offert par une conquête lors de la dernière Marche Parisienne achèvent d’afficher la couleur.
J’arrive pour 14h00 pile, et encore en marchant très, très lentement… Son bungalow est assez éloigné de celui de mes parents et je m’en réjouis d’avance.
Face à elle, à sa porte, je perds à nouveau tous mes moyens et me confonds en banalités affligeantes, prise entre mon désir d’user de mon charme et ma peur de faire fausse route. On ne se retrouve pas comme ça devant son 1er fantasme sans un pincement au cœur ni  même ailleurs…
Ce qui me rassure c’est que Bénédicte (eh oui ! j’ai dorénavant le privilège de connaitre son prénom et de l’appeler ainsi… même si le tutoiement tarde, lui, à venir naturellement…) ne semble guère plus à l’aise que moi.
Assises face à face, de part et d’autre de la table du salon, nous conversons, tentant de rattraper le temps perdu, de donner de la vie et des images à ces 10 ans qui nous ont séparées. Bénédicte a suivi son mari autour de la planète avec à chaque départ moins de conviction quant à cette vie d’ombre, surtout quand le lieu n’offrait pas de possibilité d’enseigner comme ce fut le cas à Pékin et comme ça l’est à Riyadh.
Moi, je raconte ma scolarité et mon indépendance, occultant un pan de ma vie qu’elle semble vouloir mettre à nu :
- Et il n’existe pas en France, un gentil garçon qui se languit de toi… ?
Non, décidément, elle n'est pas perspicace... Là, je n’ai plus le choix, il me faut dire ou mentir… Je n’hésite pas longtemps, je hais le mensonge.
- Non…
A vrai dire, il n’y a actuellement personne dans ma vie. Mais s’il devait y avoir quelqu’un ce serait plutôt : quelqu’une
Bénédicte ne parvient pas à soutenir le regard que je lui adresse enfin. Gêne ? Malaise ? Rejet ?
Comme pour enfoncer le clou ou mettre un mot clair sur mon insinuation, j’ajoute :
- Je suis lesbienne, en fait…
Ma déclaration l’amuse et elle m’adresse un large sourire.
- Me crois-tu si arriérée qu’il faille nommer l’évidence ?
- L’évidence ?
- Oui, « quelqu’une » avait suffisamment le mérite d’être clair… même pour une vieille de plus de 36 ans qui vit dans des endroits reculés de par le monde depuis 15 ans ! Et je t’avouerai, qui plus est, que tout compte fait, ça ne me surprend guère…
Là, elle titille ma curiosité, je me demande bien ce qui ne la surprend guère : que je la crois arriérée ou que je sois gouine ?
- Quoi donc ?
Une rougeur de gêne, comme l’on en a parfois après une phrase lâchée trop vite, vient empourprer ses joues.

- Ton homosexualité… je ne saurais dire pourquoi, mais elle ne me surprend que peu…
Elle s’arrête sur sa lancée et je sens bien que je n’en obtiendrai rien de plus, pour ma plus grande frustration. Je la regarde avec insistance, force son regard comme si j’y cherchais plus que sa douceur à mon égard. Elle détourne le sien, de plus en plus gênée, puis relance la conversation.

- Tu fais partie de ceux qui la croient innée ou acquise ?
- Je pense que l’on porte l’homosexualité en soi, de naissance ou d"éducation, je ne saurai dire... mais c'est un peu comme un gêne prédisposant que, le vécu, la confiance en soi, le milieu, l’éducation vont favoriser ou refouler son expression… Je crois qu’en choisissant l’indépendance à 14 ans, j’ai opté pour mon complet épanouissement… Rester avec mes parents dans des univers clos comme ici aurait sûrement conduit au refoulement…
- Oui, c’est possible… En même temps, je me dis que ces camps sont un terrain de chasse fabuleux pour une prédatrice de femmes…
C’est un véritable gynécée, pas l’ombre d’un homme de toute la journée, les femmes sont entre elles, partageant des activités et des moments d’intimité dont les hommes sont absents…
Nombre d’entre nous sont esseulées, délaissées voire déprimées par une vie où chaque semaine ressemble à la précédente… sans surprises…
Tu pourrais être « LA » surprise, le grain de semble inespéré dans un engrenage trop bien huilé…

Ne me dis pas que tu ne l’as pas senti… ?

Là, pour le coup, Bénédicte m’a complètement bouleversée, c’est un raz de marée en moi, tout cela est sorti avec une telle sincérité, comme si ma révélation venait de soulever la soupape d’une cocotte « d’éternité-minutée » dont le trop plein de pression s’échappait enfin. Elle a dit « nous » face à « déprimées, délaissées, esseulées, vies sans surprises », et « tu » face à « surprise, grain de sable inespéré »… Dois-je en conclure que ? Est-ce un trop bref raccourci... ? Que suis-je censée avoir senti… ?
- Sérieusement… ?
Ne me dis pas que tu n’as pas fait chavirer le cœur et les sens d’une parfaite hétéro dans ce camp ? Tu mentirais…
Je suis bouleversée par son insistance. Que suis-je censée en conclure ? Me tend-elle des perches que je me dois de saisir ou bien suis-je en train de fantasmer à mort comme il y a 10 ans… ?

- Je… je ne sais pas… Si c’est le cas, on ne m’en a pas informée…
- Ah oui… ? Et tu attends quoi ? Un communiqué de presse ? Une sérénade ?

Là, son regard est perçant, immobile, fixe, il me transperce de part en part, mon ventre irradie, mes mains tremblent… Là, je sens… Je crois que c’est ce que j’étais censée sentir… Elle me cherche ! C’est indubitable, là… !
Bon, d’accord, je sens… mais que suis-je censée faire ? Lui sauter dessus ? Oh ben non, j’ose pas… elle a été ma prof, tout de même ! Assez lâchement, je l’avoue, j’entreprends de me défiler… Il y a tout de même une marge d’erreur à ne pas négliger dans ce que j’ai compris de ce que j’étais censée comprendre… Je détourne mon regard un instant et quand je croise le sien à nouveau, les papillons qui viennent d’éclore dans mon ventre se mettent à danser une espèce de sarabande rituelle à la limite des transes, je crois car il me devient très difficile de me concentrer sur autre chose.
Alors, puisqu’on en est aux révélations, à moi d’en rajouter une louche, elle ne s’en tirera pas à si bon compte !

- Tout ce que je sais, moi, c’est que parfois dans une puberté délicate, aux moults questionnements et doutes, une femme a priori hétéro peut aussi être un grain de sable qui bouleverse tout et en même temps révèle ces coins d’ombre, ces incompréhensions qui la peuplaient. Des sentiments et sensations nouveaux jaillissent et expliquent enfin ce désintérêt pour l’autre sexe…
Et cette femme, surtout si elle est emplie de charme et prof de français quand l’on est littéraire comme je le suis, devient votre premier amour à son insu…

Ce coup ci, c’est moi qui semble l’avoir touchée, son regard brille d’émotion, je ne l’épargne pas pour autant.
-  C’est très troublant de vous retrouver aujourd’hui et de pouvoir vous dire : je suis devenue enfin au grand jour ce que vous m’avez révélé de mes ombres… 
C’est troublant d’être face à vous dix ans plus tard et de pouvoir vous dire merci pour ces fantasmes que vous avez nourris, ces rêves que vous avez fait naître, ces nuits que vous avez habitées, ces sensations que vous avez suscitées…
Je n’ai pas tremblé, pas failli un seul instant, je la regarde émue de sentir son émoi grandir, émue de cette deuxième chance que la vie me donne, émue de lui faire part de ma reconnaissance. Les papillons ont du se reproduire entre temps car je me sens littéralement envahie, le ventre irradié par leurs danses tribales.
La bouilloire siffle, sauvée par le gong, Bénédicte se lève pour aller couper la plaque électrique, encore groggy de l’uppercut émotionnel qu’elle vient de se prendre. Je la suis pour l’aider ou la soutenir,  lui prodiguer les premiers soins, je ne saurais dire.
Devant la cuisinière, elle s’arrête, tourne le bouton de la plaque, puis reste un temps figée.

- Excusez moi si je vous ai choquée mais j’avais besoin de vous dire tout cela. Je voulais que vous sachiez tout ce que je vous dois, tout ce qui me lie à vous…
Elle se retourne enfin, le visage bouleversé, les mains tremblantes, incontestablement émue. 

- Je me suis si souvent demandé ce qui m’attachait à toi, pourquoi tu me hantais tellement, pourquoi je t’imaginais grandie et espérais te revoir enfin adulte.
Je me demandais ce que je mettais derrière ces sentiments qui me mettaient mal à l’aise… je m’interdisais d’y penser… Enfin… tu étais à peine adolescente et moi j’étais ta prof !
C’est à moi d’être bouleversée maintenant, l’attirance était réciproque et je n’imagine même pas à quel point ça doit être déstabilisant pour une femme de ressentir tout cela pour une gamine de 14 ans…
Le thé attendra encore, je la prend par la taille et l’attire à moi, soudant son corps au mien. Nos visages baissés sont prés à se toucher, je murmure :
- Ca y est… je suis adulte… le moment est venu…
Je sens son souffle aux bords de mes lèvres, sa peau contre la mienne, c’est encore plus fort que dans toutes mes fantasmagories.
Je happe les lèvres de Bénédicte et nos langues se mêlent avec fougue et volupté. Je sens son corps frissonner et moi, j’en ai mal au ventre de la désirer. Nous nous embrassons longuement dans la cuisine, puis mes mains s’enhardissent sur son corps, caressant sa nuque, son ventre, ses cotes, puis ses seins contre lesquels je m’attarde. Nos respirations deviennent plus courtes, saccadées, nous soupirons entre deux baisers. Je caresse toujours ses seins au travers de son chemisier qu’elle ouvre maladroitement pour m’inviter à m’aventurer sur sa peau nue. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, j’ai dégrafé son soutien-gorge et dénudé sa poitrine que je prends à pleines mains et à pleine bouche.

Bénédicte gémit, la poitrine soulevée par une forte respiration, son coeur battant à la chamade et alors que je continue à exciter ses seins, une main s’aventure dans son bermuda et lui arrache une longue plainte alors que je prends possession de toute ma main de son entrejambe au travers du tissu humide de sa culotte. Je la masse sans vergogne, prenant enfin possession de ce triangle interdit qui m’a tant fait fantasmer.
Elle m’aide à se débarrasser de ses vêtements et nue dans sa cuisine s’offre à moi, s’ouvrant à toutes mes initiatives, sans retenue. A genoux devant tant de charmes, j’ouvre l’arc de ses cuisses pour y enfouir mon visage et échanger avec elle le plus intime des baisers, usant et abusant de l’agilité et de la dextérité d’une langue que j’ai pris soin d’entraîner avant, pour la pousser à défaillir. Adossée à ses meubles de cuisine équipée suédois, ne reposant sur le sol que d’un pied, Bénédicte se cramponne d’une main à la poignée d’un tiroir et de l’autre à ma nuque.

Comme c’est bon, bien meilleur que dans tous mes fantasmes, je goûte sa chair palpitante pour de vrai, j’hume ses parfums les plus intimes pour de bon et lui donne du plaisir en vrai… Elle gémit et soupire alors que mes fantasmes, eux, étaient muets…
Je crois bien que jamais je n’ai pris tant de plaisir à pratiquer un cunnilingus, cet instant est magique, tout mon être n’est plus voué qu’à une seule mission : la faire jouir !
Une main est venue rejoindre ma bouche, l’explorant aussi, titillant les zones délaissées par ma langue et l’autre masse toujours des seins bien plus tendres et réactifs que dans mes rêves. Et puis de deux doigts accolés, le grain de sable que je suis pénètre dans un engrenage bien huilé et il ne faut plus longtemps pour que la surprise explose au beau milieu de la cuisine dans de violents spasmes et un cri rauque.
C’est si fort en émotions cet orgasme que je n’ose espérer depuis dix ans que des larmes coulent sur mes joues, alors que Bénédicte s’est à son tour laissé tomber à genoux prés de moi.

Elle m’embrasse, le regard bouleversant de reconnaissance, comme si elle comprenait enfin ce qui la soudait à moi depuis tant de temps, ce fil indicible à l’époque, ce désir sous-jacent, cette attirance mutuelle que nous avons transféré toutes deux dans mon apprentissage des lettres. Des livres partagés comme des caresses, des définitions apprises comme des serments, des dissertations écrites et lues comme autant de déclarations, deux années où la langue nous avait déjà liées…

Déjà j’essaie d’imaginer le tome 2 et je frissonne, que peut-il arriver de mieux, d’aussi fort que ce qui vient de se produire ? Ne devrai-je pas fuir déjà, passant outre le désir qui me ronge encore les entrailles et l’émotion qui me submerge ?
Bénédicte doit lire dans mon mutisme, mes tergiversations, car elle me ramène à elle, au moment présent.
- Je ne saurais plus m’arrêter maintenant, de vivre ce que tu m’as fait découvrir…
Elle joint le geste à la parole en ouvrant un à un les boutons de ma chemise, sans oser toucher ma peau, palpitante de désir.
- Je me sens si maladroite…
Ses mains s’enhardissent enfin sur ma peau, c’est intolérablement frustrant le temps qu’elle prend à me découvrir.
Etendue sur le linoléum de la cuisine, je perçois par la fenêtre, dans ce ciel d’un bleu que l’on ne voit qu’ici, le soleil au zénith… comme je m’apprête à l’être à mon tour dans quelques instants…

Posté par Vero72 à 21:34 - Nouvelles - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 août 2007

Une nuit étoilée…

 - 1 –

 

Nathalie Delval était ma plus ancienne et d’ailleurs la seule vraie amie que j’ai jamais eue…

Nous nous étions tout simplement connues au collège, dans cette vieille bibliothèque aux étagères comblées à ras bord de vieux livres côtoyant aussi bien les « Tout l’Univers » que les magazines d’Histoire et de Sciences dont raffolait la responsable du CDI - dont les lunettes semblaient aussi antiques que les étagères…

Malgré nos trois ans d’écart, entre Nath et moi, cela avait été un véritable coup de foudre amical, on passait notre vie ensemble à tel point que nos parents respectifs se voyaient tour a tour flanqués d’un enfant de plus… Nous faisions nos devoirs ensemble, se faisant réciter les leçons mutuellement, j’entraînais Nath à travailler. J’avais un an d’avance, j’étais plutôt bonne élève, pour le plus grand bonheur de la mère de Nath qui ne supportait pas ses redoublements liés au manque de travail. Nous nous abreuvions de cassettes vidéos louées au vidéoclub du quartier, regardant jusqu’à l’épuisement de la bande vidéo « la Boum Episode 1 & 2 », et « A nous les Garçons », nos films cultes. Nous ne manquions jamais la sortie de Podium, nous partageant les posters centraux des chanteurs en vogue de l’époque et nous lisions non sans émotion la rubrique du Docteur Podium qui répondait aux questionnements existentiels de tous les pré-acnéiques que nous étions. Et puis Nath était passée à l’action dans ce registre, alors que moi, je continuais à lire Podium ou bien écoutais les récits détaillés des frasques de ma meilleure amie…

A notre entrée au lycée, nous avions réussi à convaincre nos mères d’aller trouver le Proviseur afin que celui ci nous mette enfin dans la même classe… nous avions eu gain de cause !

Nous nous étions toutes deux orientées vers la filière littéraire et malgré nos passe-temps qui commençaient à diverger, notre amitié restait sans failles. Moi, aux sorties en boum et au shopping en bande, je préférais la solitude, l’évasion par les livres, les salles obscures où je n’allais plus voir des navets pour pré-pubères… L’été entre la Seconde et la Première, au cours d’un petit boulot de vacances, Nath avait rencontré un type qui lui avait promis monts et merveilles avant de la mettre enceinte. Elle avait mis au monde une petite Romane Desprez que son père avait abandonnée un an plus tard. Le schéma de répétition puisque Nath n’avait que peu connu son père, mort très jeune.

Nous avions empoché notre Bac et là, nos destins s’étaient quelque peu séparés. Nath avait quitté les Vosges pour Paris où elle s’était dans lancée dans le monde impitoyable de la publicité.

Pendant ce temps, j’étais à la Fac, à Nancy ; nous nous voyions moins par conséquent. Nathalie avait placé Romane chez sa mère dans les Vosges. Elle ne la voyait que très peu, ce qui engendrait quelques disputes entre Nath et moi les rares fois où nous nous voyions, je ne comprenais pas qu’elle sacrifie son enfant à sa carrière parisienne. Le jour où je fêtais mon agreg, Nath arrosait une belle promotion chez « @ctua ». Nathalie cherchait l’amour de bras en bras, avec une vie de célibataire parisienne accomplie, mais sa vie nocturne ne lui apportait aucune grande trouvaille.

De mon côté, après deux ans d’attente, sans réelle conviction, je décidais enfin d’accorder à Marc, le premier garçon à qui j’avais donné mon cœur et mon corps, ce qu’il attendait depuis longtemps : la vie commune.
Nous avions investi dans une petite maison prés de Nancy, à une vingtaine de kilomètres du lycée où j’avais été affectée.

Deux années avaient passé sans que l’on se voit, mais un mot rappela Nath à mon bon souvenir, si besoin était, tant sa présence était quotidienne malgré l’absence physique…
Nath m’annonçait par le biais d’un mot très bref qu’on enterrait sa mère l’après midi même. Je n’avais eu que le temps de prévenir le lycée de mon absence avant de filer vers Epinal. J’étais arrivée à l’église au moment même où les portes se refermaient sur une petite foule de villageois et les quelques membres de la famille de Nath.

Après l’enterrement, nous nous étions retrouvées dans la petite maison de sa mère, où nous avions partagé tant de moments. Je me sentais bien dans cette petite maison ouvrière. J’y avais vécu tant de moments doux auprès de Nath et de sa mère, des moments familiaux que je ne connaissais pas au sein de mon propre foyer. Nath m’enviait notre grand appartement au cœur d’Epinal, ses meubles et sa déco style british, nos vacances à Saint-Malo en été et aux Ménuires en hiver. Elle ne comprenait pas que moi je puisse envier sa petite vie tranquille auprès de sa mère et de ses sœurs. Comment pouvait elle comprendre qu’à moi il me manquait l’essentiel : une vie de famille. Un père si souvent absent, une mère prof de Fac, si exigeante et insatiable vis à vis de mes résultats… Nath ramenait un 18, sa mère lui payait l’apéro, et si c’était moi qui le ramenais, j’avais droit au même traitement… A la maison, je n’étais même plus fière, un 18 me valait « Si tu as été capable d’avoir un 18, tu aurais pu avoir un 20... »

La maison n’avait pas changé depuis notre adolescence, la même atmosphère y régnait, ne manquait qu’une présence, si forte et si douce… Je revoyais alors Romane que je n’avais connue que bébé, j’avais été surprise par son regard immensément vert, si douloureux. Romane n’avait encore pas prononcé le moindre mot, en revanche son regard fixe ne me lâchait pas.
Nath me dit qu’elle allait devoir l’élever à nouveau, ça ne semblait pas l’enchanter…

C’est en effet ce que Nath avait fait, remonter à Paris avec Romane sous le bras. Son moral était si bas que je venais souvent lui rendre visite. J’étais surprise par l’indifférence de Nath à l’égard de cette enfant de 8 ans… Souvent elle parlait de Romane sans la nommer ou comme si elle ne pouvait comprendre ce que sa mère disait.
J’étais bouleversée par le calme et le silence de cette fillette qui restait cloîtrée dans sa chambre la plupart du temps, ne retrouvant sa mère qu’aux moments des repas. J’avais fait part de mon étonnement à Nath qui avait fondu en larmes dans mes bras, me disant à quel point elle était à bout, ne sachant plus que faire. Elle disait toute communication avec Romane impossible, pourtant elle avait bien tenté de lui prodiguer de la tendresse, de l’embrasser, de lui dire des mots doux, rien n’y faisait… Romane ne sortait pas de son silence à tel point que Nath ne l’avait jamais entendue lui dire « Maman ». Romane ne lui parlait que pour exprimer la faim, le froid, la soif, la douleur… les besoins essentiels… Jamais Nath ne l’avait entendue rire ou pleurer… mais le plus surprenant tout de même c’était que Romane avait une vie scolaire et sociale tout ce qu’il y avait de plus normal… A l’ école, rien ne la différenciait des autres enfants…

J’avais mal jugé Nath, je la croyais indifférente alors qu’elle était juste face à une porte que Romane lui laissait close. Nath était lasse et triste face à cette enfant qui la punissait de l’avoir abandonnée 7 ans… D’autant plus triste que son entourage, ses maîtresses disaient le plus grand bien de Romane, de sa vivacité d’esprit, de sa curiosité intellectuelle, de son vocabulaire riche… toutes ces choses dont elle privait Nath…
J’étais rentrée sur Nancy avec un profond sentiment de tristesse pour ces deux enfants incapables de communiquer…


Par la suite, dans ses courriers, Nath me parlait peu de l’évolution de ses rapports avec Romane. Nath venait de changer de boulot, elle voyait un garçon de manière régulière, j’imaginais assez bien que Romane passait plus de temps chez sa nounou, qu’avec sa mère. A son entrée en sixième, Romane était allée en pension, qui d’elles deux le souhaitait le plus ?
Paradoxalement, l’éloignement les rapprocha, peu à peu, elles apprirent à communiquer. Les courriers de Nath se faisaient de plus en plus rares, de mon côté, je me séparais de Marc, à qui mon sentiment amical plus qu’amoureux ne suffisait plus. Pas plus que mon manque d’entrain à remplir un devoir conjugal, que j’ajournais de plus en plus…

J’avoue que je n’ai pas cherché plus que ça à entretenir mes rapports avec Nath. De déménagements de l’une en déménagements de l’autre, nous avions fini par nous perdre de vue complètement, alors que je m’étais, moi aussi, installée à Paris.

Il fallut une de ces stupides réunions d’anciens lycéens à laquelle j’étais allée au cours d’un week-end chez mes parents pour que nous nous retrouvions… Le plus amusant étant que la réunion ne correspondait à aucun anniversaire particulier, juste le départ en retraite d’un prof très populaire, notre ancien prof de français.

Nous étions tombées dans les bras l’une de l’autre, si heureuses de nous retrouver. Nath vivait toujours à Paris, prés du Marais avec Romane, mais passait plus de temps dans le 15 éme avec un garçon de 10 ans plus jeune qu’elle. Romane, âgée de 18 ans, faisait des études de Lettres à La Sorbonne.
Quand j’appris à Nath que moi je vivais dans le 14 éme, à quelques rues de la sienne, on se dit encore une fois qu’il n’y avait décidément pas de hasard. Nous nous étions souvent revues sur Paris.

 

- 2

La pluie bat la chaussée, la nuit a englouti Paris et sa banlieue. L’automne est particulièrement frais et humide, l’hiver s’annonce précoce.
Je suis sortie tard du lycée, l’une des dernières d’ailleurs à pouvoir me dépêtrer des parents venus rencontrer les profs de leurs chers ados. Comble de malchance après une dizaine de minutes de marche pour accéder à l’emplacement de parking trouvé avec bien du mal dans l’après-midi, ma vieille Golf décide de ne pas démarrer. Elle a rendu l’âme en silence, dans cette pénombre et cette grisaille, elle se retire avec humilité sans tambours ni trompettes, après 15 ans de bons et loyaux services… Paris a eu raison de son endurance !
Il est tard et l’idée de débourser une fortune pour la faire dépanner ne m’enchante guère. La mort dans l’âme, je l’abandonne et entreprends une marche forcée, en quête d’un taxi ou d’une station de métro.

Les rues parisiennes sont désertes et je dois bien avouer que je ne suis guère rassurée, le moindre bruit est source d’une décharge d’adrénaline, jusqu’au pas du vieux monsieur descendu sortir son caniche nain pour le pissou du soir… drôle d’agresseur !
Lassée de cette peur panique, je me décide à appeler un taxi, je sors de mon cartable mon portable tout en pressant le pas, mais constate une fois de plus que ma batterie est déchargée. Courageusement, j’entreprends de traverser le parc dont je sais qu’il me fera gagner 15 bonnes minutes de marche. Il est désert et plutôt que de me rassurer ça m’angoisse. Puis des bruits attirent mon attention. J’assiste alors à une course-poursuite entre plusieurs individus cagoulés et un garçon à l’allure frêle. Lancés dans leur course, les individus se rapprochent de moi. Prise de panique, je me tapis dans l’ombre, derrière un buisson, la respiration bloquée. Un homme cagoulé parvient à se jeter sur le « poursuivi » qui tombe sous le choc.

- Arrête-toi, sale pédale !

Il est très vite encerclé par les cinq hommes cagoulés qui le fustigent de coups de pieds. Je suis tétanisée à l’idée qu’ils puissent se rendre compte de ma présence. Ils profèrent des injures pleines de haine et tapent sans s’arrêter sur la victime qui geint à chaque impact sous les insultes et les quolibets tous visiblement liés à l’orientation sexuelle du garçon…
Le ton monte. Les agresseurs semblent s’échauffer. Les mots fusent, le garçon est traité de pédé, tapiole, tantouze… Il est battu… Puis l’innommable prend de l’ampleur. L’un des hommes le relève pour le pousser sur un banc à quelques mètres de moi.

- C’est de la bite que tu veux ?! Tu vas en avoir !

Je n’en crois ni mes yeux ni mes oreilles, sous les hurlements étouffés du garçon les agresseurs homophobes le violent un à un… Comment est-ce possible… ? Je suis tétanisée, paralysée de peur et si coupable de tant de lâcheté : je laisse ce garçon subir les pires humiliations sous les insultes, les coups, sans le moindre geste…

Je me recroqueville et sursaute à chaque coup qu’il reçoit. Je reconnais soudain un bruit entendu dans des séries policières, celui de l’ouverture d’un cran d’arrêt.
- Tu vas nous sucer maintenant sale pédé… ! Et pas de connerie, sinon on te tranche la gorge !

L’encerclant toujours autour du banc, sexe à la main, les hommes rient entre eux, la victime en profite pour se relever et courir tant bien que mal. Ils le laissent partir, faire quelques mètres dans le parc, à nouveau ils se lancent à sa poursuite et le rattrapent sans mal. Alors, tranquillement l’un des hommes sort une matraque de sa poche.

- On va te faire passer l’envie de te barrer sale pédé !

En deux temps trois mouvements, la matraque s’abat violemment sur un genou du garçon, lui arrachant un hurlement de douleur, puis après quelques secondes, sur l’autre et il s’écroule de toute sa hauteur sur l’herbe. Avec encore plus de hargne, ils se ruent à nouveau sur lui et alors que deux le décollent de terre, celui qui a le cran d’arrêt lui tranche la gorge. Au moment où des jets de sang giclent de sa carotide, je sens mon propre sang se vider de ma tête pour descendre à mes pieds…

Quand je reviens à moi, je ne sais pas où je suis, c’est pourtant toujours le même parc. Il est plus calme, à vrai dire il n’y a plus personne. Il pleut. Je mets du temps à comprendre ce qui m’est arrivé. Je regarde autour de moi, rien ne laisse penser que l’innommable vient de se passer ici…
Je suis pétrifiée, désemparée, ne sachant ni que faire, ni où aller. Je me relève avec mal et me saisis de mon cartable que je serre contre moi. Puis je marche longtemps, avec peine, la tête vide de toute pensée.

Soudain, je me retrouve dans une rue que je connais. J’y suis déjà venue avec Nath, dans une boutique et je me souviens que l’appart où elle vit avec Romane est dans une rue parallèle. Sans trop y réfléchir, j’entre dans l’immeuble, je monte les 3 étages avec peine, sans même savoir si Nath sera là, sans même savoir l’heure qu’il est.
Il me faut sonner trois fois avant que la porte ne s’ouvre. Une jeune femme se tient devant moi, et son regard immensément vert m’indique qu’il s’agit bien de Romane. La petite fille est devenue femme. Une femme qui ne porte qu’un Tee-Shirt « Marcel » et un jean visiblement enfilés à la hâte. Elle me regarde hagarde et tétanisée.

- Bonsoir… je suis Emeline… l’amie de Nath…

- Oui… oui… je vois bien… mais…

Elle paraît avoir le plus grand mal à trouver ses mots, passe nerveusement sa main dans ses cheveux blonds, courts, un peu hirsutes.
- Qui c’est ??!!
La voix qui vient de crier fait son apparition, ce n’est pas Nath, il s’agit d’une jeune femme à peine plus habillée que Romane, plus petite et brune au regard noir. Je remarque tout de suite un tatouage dans son cou, un piercing à l’arcade sourcilière et un au menton. Son regard est méfiant. Romane se tourne vers elle et me présente comme une amie de sa mère. Soudain elle semble reprendre pied dans la réalité.
- Entrez, entrez…
J’ai si froid que la chaleur de l’appartement me surprend. Les deux filles me regardent des pieds à la tête, alors que j’entre.
La fille achève de s’habiller, pendant que Romane et moi nous regardons avec surprise, puis elle ouvre à nouveau la porte.
- Ne partez pas à cause de moi…
- Non ne vous inquiétez pas… de toutes façons je partais ! Hein, Romane ?

Romane ne répond pas et la fille sort après un bref baiser sur ses lèvres. Mes soupçons quant à la nature de leurs relations se confirment et j’en ressens une certaine gêne. Romane m’invite à la suivre dans l’appartement, je me laisse tomber sur le canapé où règne un désordre fort significatif. Elle s’assoit sur un fauteuil, face à moi, et plante son regard dans le mien. Ce regard est empli d’émotion, il me touche.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Alors que ma gorge se noue et que mes larmes coulent, je lui raconte les quelques bribes de souvenirs qui me restent de ces salauds venus certainement "casser du pédé" dans ce parc que Romane me confirme être un lieu de drague homo. De la torture et de l’agonie horrible de ce garçon sous mes propres yeux. Et puis ma honte face à ma lâcheté éclate en sanglots. Sa mâchoire se serre, je la sens révoltée.
-  Mais non… Qu’auriez vous pu faire ? Seule contre des hommes cinglés et armés… qui plus est abreuvés de haine et d’intolérance ! Mais il faut témoigner… On va aller à la police… je vais m’occuper de vous…
- Non…
L’idée de la police ne m’enchante guère… J’ai froid. Je me sens sale, lâche et minable. Je me surprends à frotter mes mains l’une sur l’autre avec vigueur, comme pour me décrasser. Romane le remarque.
- Vous ne voulez pas aller témoigner ?
- Non… je n’en ai pas la force… pas maintenant…
- Ok on verra ça demain, en attendant, venez prendre un bon bain…
Je suis Romane dans la petite salle de bains dans laquelle trône une baignoire sabot. Alors qu’elle m’invite à me déshabiller, elle disparaît pour m’apporter des serviettes et gants propres et son peignoir. Je l’observe pendant qu’elle s’affaire à me tirer un bon bain mousseux.
Romane sort pour me laisser me déshabiller et profiter du bain dans lequel je me frotte énergiquement, à sang. Si je pouvais m’arracher la peau, je le ferais. Je reste longuement ainsi, prostrée dans mon bain.
Soudain j’entends Romane frapper, me demandant si elle peut entrer. C’est tout de même un peu gênée que je la laisse me rejoindre. Son regard est doux, plein d’empathie. Elle voit le mien plein de larmes et aperçoit mon bras rouge de griffures. Elle le caresse légèrement de la paume de la main avec douceur.

- Vous ne pouviez rien faire… Si vous étiez intervenue… vous seriez morte… peut être dans les mêmes conditions…

Je secoue la tête négativement. Romane me prend la main dans la sienne et la garde enserrée avec douceur, avant de me tendre le peignoir et de m’inviter à sortir du bain.
Elle me précède dans la pièce où je vois qu’elle a remis de l’ordre.
- J’ai essayé de joindre Nath… je n’y arrive pas…
- Ce n’est pas grave… tu veux bien m’appeler un taxi ?
Elle se retourne précipitamment vers moi.
- Tu n’y penses pas ?! Tu vas rester ici !
Je suis surprise de son tutoiement, elle autrefois si distante, je n’arrive pas à reconnaître en cette jeune femme pleine d’assurance l’enfant farouche et muette que j’ai connue.
- As tu faim ? Soif ? Tu as dîné ? Tu veux que je te prépare un truc ?
Romane ne tient pas en place, cette agitation ne ressemble en rien à l’enfant que j’avais trouvée si anormalement calme.
- Non je n’ai pas faim… J’ai froid…
En deux enjambées, elle se tient face à moi, approchant ses mains, et là seulement, je remarque à quel point elle sont fébriles, tremblantes. Elle pose sa main sur mon front avec douceur. Ce contact me touche encore… Tant d’années sans se voir et elle se comporte avec moi avec tant de tendresse…
- Tu as de la fièvre… Tu veux que j’appelle un médecin ?
- Non…
A l’idée de devoir expliquer, d’être certainement auscultée et certainement incitée à aller témoigner, je ne me sens pas le courage. Si j’ai de la fièvre, c’est certainement lié au froid et à l’inconfort de ma situation dans ce buisson où je m’étais évanouie.

Avec encore beaucoup de douceur, Romane agenouillée face à moi, me prend les mains dans les siennes en me regardant fixement.

- Tu vas dormir ici… Je vais réessayer de joindre Nath… et je lui dirais de venir…

Sa prévenance et son attention me surprennent plus encore qu’elles ne me touchent. J’ai gardé le souvenir d’une fille beaucoup plus indifférente. Elle paraît métamorphosée.
Je suis Romane dans sa chambre, un endroit spacieux envahi par un large bureau sur lequel trône un ordinateur connecté sur le net en permanence visiblement, des livres, des papiers, des cours, des CD. De grandes étagères tout aussi combles, des mêmes choses. Je reconnais le grand lit bateau, ce lit que Nath et moi avons maintes et maintes fois partagé afin de nous raconter tous nos secrets.

- Mais… et toi, tu vas dormir où ?

Romane désigne la chambre de Nath.

- Nath ne rentrera sûrement pas ce soir… et si elle rentre, elle devra me supporter !

Je me couche, toujours enveloppée dans le peignoir prêté par Romane qui éteint la lumière après un bref baiser sur mon front. J’ai du mal à m’endormir. Je suis aux aguets. Chaque bruit me stresse. Et puis j’entends Romane rejoindre la chambre de Nath, je la devine regardant la télé. Ca me rassure de la savoir si prés, ça m’apaise. Mon sommeil est pourtant agité. Soudain, je me réveille en sursaut et dans la pénombre, je vois Romane endormie sur le fauteuil au bout de son lit. Elle m’a veillée.

Je me sens honteuse et appréhende le tête à tête à son réveil. Je veux me lever sans bruit, mais le lit émet un horrible grincement. Romane se réveille en sursaut, les traits fatigués, elle n’a pas dû beaucoup dormir.

- Comment allez vous ?

Tiens la voilà qui recommence à me vouvoyer ! Comment je me sens ? Un soupir m’échappe.
- Boff… comme quelqu’un de lâche qui a laissé un homme souffrir et mourir sans bouger…
Visiblement gênée, elle me coupe la parole.
- Vous devriez aller à la police aujourd’hui… ça peut aider… à retrouver ces bâtards !
Son regard est violent, ses mots aussi, elle se lève brusquement, les poings fermés.
- Je vais vous accompagner, si vous le voulez…

Romane a raison, je ne peux qu’en convenir. Elle me propose un soutien dont j’ai grand besoin, elle m’accompagne et se montre d’une gentillesse extrême. Elle me consacre son temps, sa douceur, allant même jusqu'à annuler des rendez-vous, ne plus répondre à son portable qui, à en voir son activité, est celui de quelqu’un qui a une vie sociale des plus chargées.

Je crois comprendre aux bribes de conversations que Romane n’a pas de vie amoureuse stable. Comme sa mère, à une époque, elle semble passer de bras en bras, à la différence prés que Romane semble préférer les bras des femmes à ceux des hommes ! Mais à l’instar de sa mère, Romane paraît avoir du succès et avoir une vie nocturne animée…

Je me sens plutôt flattée que Romane délaisse cet agenda chargé juste pour prendre soin de moi. Elle me raccompagne chez moi et en chemin découvre un texto de Nath sur son portable qu’elle a fini par couper.

- Ben voilà ! Jamais là quand on a besoin d’elle ! Elle est à Deauville avec son mec pour le week-end !

Sous ses airs surs d’elle, Romane garde une rancœur contre une mère qui ne s’est pas toujours occupée d’elle et qui vraisemblablement n’a pas toujours su être là quand elle en avait besoin.

J’erre dans mon appart, incapable de savoir m’attacher à une activité et je sens le regard de Romane qui me poursuit. Je ressens le besoin d’être seule, même si cela m’effraie.
J’invite Romane à s’occuper de ma voiture et c’est sans hésitation qu’elle me confie avoir un ami qui bosse dans un garage, qu’elle attrape mes clés pour sortir s’acquitter de cette mission.
- Reposez vous… je m’occupe de tout… et je reviens…
- Non… Romane… c’est gentil… mais j’ai besoin d’être seule et puis toi, tu as besoin de te reposer…
- Ok… je vous laisse mon numéro de portable… au moindre truc… quelle que soit l’heure… n’hésitez pas… et puis voilà mon e-mail et mon identifiant de messager… on a le même, je crois… Maman tchatte avec vous des fois…
- Oui… je l’ai…
Elle s’approche alors, pose ses lèvres sur ma joue et après un regard intense que je ne sais soutenir, elle s’évapore dans la nature.

- 3 –

J’ai essayé toute l’après-midi de m’affairer, de me mettre sur mes cours, de corriger des copies, de lire… rien n’y faisait… J’ai mangé sans grande faim et là je suis installée face à l’ordinateur que je connecte au net. Au milieu du flot de messages que me libère une boites aux lettres pas assez ouverte, il y a un message de Romane. Elle espère que je vais bien, dit ne pas avoir osé me téléphoner par peur de me réveiller. Elle s’est occupée de ma voiture. Elle dit que je n’hésite pas à la contacter, elle dit qu’elle est là. Elle dit tellement de choses qu’elle me manque. Je retrouve son identifiant : « Innersmile ». Je l’entre dans mon messager et bien sûr elle est connectée, grâce à la magie du câble ! Mais est-elle devant son ordinateur ?
Je frappe sur mon clavier un « coucou » peu convaincu. Effectivement on ne me répond pas.

Je me lance avec curiosité dans la lecture de son profil, je me sens un peu voyeuse, ça me gêne mais c’est si excitant de découvrir ces informations non officielles.

« Goudou à 12000 % - Mi butch, mi le reste – Célibataire dans l’âme – Ame en liberté – Cœur en latence - En recherche permanente du grand frisson – Plutôt Pulp-techno que Dépôt-Baise à gogo - Pas coincée mais pas branchée SM – Etudiante en Lettres - Carrément allergique aux cartésiens – Innersmile parce que Texas – Texas parce que Sharleen – Sharleen parce que brune aux yeux verts de gris – Brune aux yeux vert de gris parce que… secret garden »

J’avoue que je ne comprend pas la moitié du message, et ce aussi bien dans les mots que les évocations… Un seul détail me frappe, le « brune aux yeux vert de gris » me rappelle le visage que je vois chaque matin dans mon miroir. Je me dis que ce doit être un pur hasard.

Une adresse internet succède au profil. C’est un salon de discussion lesbien à ce que je vois. Toujours poussée par ma curiosité je décide d’y entrer avec un pseudo en rapport avec le sien « Texas ». Il y a là une vingtaine de filles qui ont l’air d’échanger même si les bouts de phrases qui se suivent me paraissent sans queue ni tête. Je risque un bonjour auquel on me répond. Et puis toujours poussée par ma curiosité, je demande si quelqu’un a vu « Innersmile ». Une fille, « Lifetime », s’intéresse illico à moi, me demandant d’où je connais « Inner », ce que je lui veux. Elle paraît agressive, comme jalouse. Une autre « Léa » s’en mêle, me disant qu’il ne fait pas bon s’attaquer à « Inner » si l’on n’a pas les reins solides… Elle ajoute de ne pas s’inquiéter des crises de jalousie de « Life ». Je demande des explications quant aux « reins solides » et Léa déclare qu’Inner est une adorable sirène au chant démoniaque sur laquelle nombre de coeurs tendres ont fait naufrage sans qu’elle ne jette une seule bouée à la mer… L’image est jolie et a le mérite d’être éloquente. Léa ajoute que « Life » est une des dernières naufragées en date…

Je mets un terme à la conversation car mon messager sonne, c’est Romane qui me répond par un « coucou ». Elle s’excuse de n’avoir pas répondu plus tôt, elle « matait un DVD  de filles super cool qu’une copine lui a passé ». Elle me dit être contente que je l’appelle, elle ajoute un smiley clin d’oeil, me demande comment je vais…

Je lui avoue être choquée et la distance du clavier aidant lui confie qu’au delà de la culpabilité, subsiste ma peur, ma crainte à chaque bruit. Je lui avoue que seule dans mon grand appart, je ne me sens pas bien.

Romane me propose de venir, ça me gène et pourtant j’en ai tellement besoin. Je refuse tout de même ne voulant pas passer pour la copine « boulet » de sa mère. Je lui dis qu’il me faut prendre sur moi. Elle insiste et je finis par accepter, lui envoyant un taxi.
Une demi heure plus tard environ, Romane est là, à ma porte. Je suis sûre que c’est elle et pourtant je ne parviens à aller ouvrir, pétrifiée de peur. Elle frappe pourtant doucement, puis sa voix se fait entendre, douce. Je regarde par l’œilleton, elle est devant ma porte, vêtue d’un large pantalon d’homme, habillé, d’un blouson en jean et d’une chemise blanche. Ses cheveux sont moins hirsutes que la veille.
- Emeline… c’est moi, Romane…

J’ouvre enfin, elle me fixe intensément, je comprends que mon visage doit être figé par la peur. Elle me bouscule pour entrer, referme la porte au verrou et prend ma main dans la sienne. Elle la serre. La cramponne.

- Ca va, Emeline… c’est moi…

Rassurée, je la précède dans le salon, sans même me rendre compte que je tiens toujours sa main. Nous nous asseyons sur le canapé, ce n’est qu’à ce moment là que je la lâche.
Elle me regarde avec inquiétude. Visiblement, mon visage doit exprimer une sacrée peur à voir à quel point le sien reste figé.
- Tu dois en avoir plus que marre de la copine de ta mère…
- Pas du tout, Emeline… au contraire… !
Cette révélation me touche et me gêne à la fois, je croise son regard et elle se reprend, bafouillant qu’elle est contente d’être là ; d’un coup je la sens moins à l’aise. Je me rends compte que jusqu’alors je n’ai vu Romane que comme la fille de mon amie et là, je la regarde d’un œil nouveau. Je vois une jeune femme plutôt jolie, qui visiblement plait aux filles, qui manifestement collectionne les conquêtes. Mais au fond, qui est-elle ?
- C’est étrange qu’on se connaisse si peu, en fait…
- Oui…
- Tout ce que je sais de toi, c’est ta mère qui me l’a appris…
- Oh … quelle horreur !  En somme vous en savez plus depuis quelques heures que ce que Nath a pu vous dire en 19 ans…

Son regard s’attriste, j’avais oublié la pauvreté de ses racines et je me souviens de ce regard croisé à l’enterrement de sa grand-mère. Je me perds dans mes pensées et c’est sa voix qui soudainement me ramène à la réalité, une voix évasive et hésitante.

- Je n’arrive pas à comprendre que vous soyez célibataire…
Je croise alors le regard brillant qu’elle pose sur moi. Il me bouleverse. Romane pince ses lèvres comme si elle regrettait des mots lâchés trop vite.
- C’est tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le sujet m’embarrassant, je détourne l’attention en me levant.
- Veux-tu boire quelque chose ?
- Oui… un verre d’eau…
Je vais lui servir un verre d’eau et à mon retour, Romane me regarde toujours avec insistance.
- Mais vous… enfin vous viviez avec un mec à une époque, à Nancy… non ?
- Je… oui…
Devant son regard persistant, je comprends qu’elle attend plus qu’un « oui ».
- Ca n’a pas marché… Enfin, je veux dire, ça ne collait pas…
Elle me fixe avec attention et je ne sais pourquoi je me laisse aller à me livrer.
- Enfin, je sais pas… j’ai jamais rencontré le… le « grand frisson » comme on dit… Je crois que je ne suis pas faite pour toutes ces sensations décrites dans les livres et les films… Marc, je l’aimais en copain… ça me suffisait… Le grand Amour et le grand frisson, ça doit pas être mon truc… Moi, je suis certainement destinée à vivre des petites choses… des petits frissons, des petites histoires…
Soudain, je croise son regard perçant et troublant qu’accompagne un léger sourire malicieux qui m’arrête.
- C’est marrant… c’est aussi ce que je me disais avant de connaître la douceur d’un corps de femme…
Le regard qui accompagne la phrase prononcée avec une grande douceur me percute en plein vol alors que debout face à elle, je l’invitais à aller nous coucher…

Le regard que suscite ma question chez Romane, est indescriptible tant il m’émeut. Romane me suit jusqu’à ma chambre. Je sais que je pourrais lui proposer de dormir sur le clic-clac mais sa présence m’apaise. Je sais aussi que lui proposer de dormir avec moi peut être interprété comme une invite. Je ne sais plus quoi faire pour le coup. Elle le sent.
- Vous savez… j’ai beau être goudou, je sais dormir prés d’une femme sans lui sauter dessus…
Je suis morte de honte, Romane a deviné mes inquiétudes. Je tente de masquer ce moment de doute qu’elle a suspecté.
- Je n’ai pas peur…
- Je n’ai jamais fait à une femme plus que ce qu’elle désirait…

A ces mots, Romane se débarrasse de sa chemise, puis elle achève de se déshabiller, ne conservant qu’un débardeur et une culotte, découvrant un corps robuste et musclé.
De mon coté je vais enfiler un pyjama à la Salle de Bains et quand je reviens, la trouve allongée.
- Vous avez un côté préféré ?
- Non, pas particulièrement… et toi ?
- Oh non ! Vous savez, moi j’ai pas d’habitudes…
- Je me doute…
J’ai répondu trop vite, Romane me regarde avec suspicion. Qu’est ce qui peut bien me faire dire que je sais qu’elle n’a pas d’habitudes… ?!
- Ah oui ? Vous vous doutez de quoi ?
- Eh bien…
Je suis affreusement gênée, il me faut faire le tri entre ce que je suis censée savoir et ce que j’ai su par ma curiosité, et ce illico !
- J’ai cru comprendre que ta vie amoureuse est plutôt… instable…
- Peut-être tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le sourire malicieux qu’elle m’adresse est empreint d’une complicité qui semble s’instaurer de soi même… à la vitesse grand V !

Maintenant couchée à ses côtés dans mon grand lit, j’éteins la lumière mais la nuit est claire, c’est la pleine lune.
Je ne suis pas si fatiguée en fait, et j’ai envie de percer le secret de ce regard profond.
- C’est qui la fille d’hier soir ?
- Oh… une fille avec qui on a partagé un moment… sympa… on va dire…
- Et un moment sympa ça va jusqu’où ?
Elle doit me trouver affreusement ringarde, mais j’assume ma « ringardise », je veux savoir, je veux découvrir, je veux comprendre... Je la vois sourire. Me trouve-t-elle audacieuse dans mes questions ou bien naïve dans mon cheminement de pensée ?
- Un moment sympa… ça va du verre qu’on échange dans un bar de filles aux caresses qu’on échange dans un lit… Et puis si c’est vraiment sympa ça peut se renouveler… Enfin ça dépend des filles… Parce que je suppose que tu as bien compris que ce sont exclusivement les filles qui réveillent mes sens…
La phrase malicieuse placée sur le ton de la confidence est accompagnée d’un regard encore plus profond qu’il ne peut l’être ordinairement.
- Et celle d’hier soir ? Elle était de celles avec qui tu partages quoi… ?
- Eh bien… pour tout te dire… on s’est rencontrées sur le net. Sur un chat de filles. Elle m’a branchée. Bon… j’avoue que je me suis pas faite prier non plus… On s’est données rancart aux Scand’. Elle m’a plue et moi aussi. On est venues chez moi, et…
- Et ?
Je me rends compte que ma curiosité frise l’indiscrétion et me dis qu’elle pourrait m’envoyer balader, comme une sale petite voyeuse, mais elle ne le fait pas.
- On a fait l’amour… et puis quand tu es arrivée, je venais de lui dire qu’on ne se reverrait pas…
- Pourquoi ? Ce n’était pas… agréable… ?
- Si… c’était même très bon…
- Alors… ?
- J’aime pas les filles qui veulent se caser avec moi… Moi, tout ce que je voulais c’était passer un moment sympa avec elle… Parce qu’avec toutes ces filles, ça n’ira jamais jusqu’à « partager le même nid douillet »…
Je regarde avec surprise son air déterminé qui accompagne ces déclarations.
- Et tu n’as jamais été amoureuse ?
Un silence lourd s’ensuit, Romane paraît réfléchir à ce qu’elle va répondre.
- Si… J’avais 8 ans… et pour la première fois j’ai vu le regard tendre et doux d’une belle jeune femme posé sur moi… un regard vert de gris… mais j’étais une petite fille, et vous… une femme déjà charmante… qui ne voyait en moi qu’une petite fille.
Je suis surprise par la confession de cette enfant farouche, mais il est aisé de comprendre les raisons qui ont pu pousser un enfant en mal d’amour à s’attacher à une femme maternelle et tendre.
- Je l’ignorais…
- Personne ne l’a jamais su… J’ai 19 ans et je n’ai jamais connu l’amour… Si je meurs demain, je n’aurais rien fait et je ne laisserai personne…
Sa voix est grave et fataliste, bouleversante. Je me sens gagnée par une émotion que je ne parviens à comprendre.
- Pourquoi dis tu ça ? Tu ne penses pas à ta mère…
- Oh… Nath… j’ai toujours été une charge pour elle… plus un boulet qu’une bénédiction…
- Tu n’as pas le droit de dire ça ! Nath t’aime puissamment…
Je m’insurge que Nath ne sait peut être pas se comporter en mère ordinaire mais qu’elle l’aime.
Romane ne répond pas et je ne sais comment interpréter ce silence, mais me tournant vers elle, je vois que son visage est baigné de larmes. Il y a en elle des cicatrices, plaies ouvertes, qui ne se décident pas à se refermer… Sans que j’y pense ma main se met à caresser son visage et ses cheveux courts.
- Elle a fait des erreurs… mais elle était si jeune… !
Romane pleure toujours et c’est impressionnant de voir ses larmes rouler en silence sur ses joues, ses yeux immensément verts perçant la nuit. Je m’approche d’elle et la prend dans mes bras, Romane s’y glisse sans réticences.
Ce contact m’apaise tout autant qu’il me trouble, je me sens parcourue par des milliers de petites ondes électriques, comme si nos peaux se reconnaissaient. Nous sommes blotties dans les bras l’une de l’autre, je crois que nous en avions autant besoin, elle que moi. Je commence à déposer de doux baisers sur son visage, dans son cou. Si j’y pensais, je me dirais peut être que mes gestes sont ambigus, tendresse maternelle ou amoureuse ? Je me refuse à y penser.

Romane répond à mes baisers avec une sensualité sans commune mesure, sa bouche se perd de ma gorge à mon menton, en passant par mes joues, alors qu’une main caresse ma nuque et l’autre mes côtes. Son corps se met à onduler contre le mien, je me rends bien compte qu’elle a envie de moi, un trouble immense me gagne.
Je suis bouleversée par les sensations qui m’envahissent alors. Je devrais m’enfuir de ses bras, mais les émotions qui m’étreignent sont si fortes... Ses baisers sont de plus en plus voluptueux, ses lèvres sont si prés des miennes, son souffle contre ma peau est si délicieux, ses soupirs m’ensorcèlent. Elle est maintenant au dessus de moi, ses mains s’égarent sous la veste de mon pyjama qu’elle déboutonne avec dextérité. Ses baisers s’enhardissent maintenant autour de ma bouche, qu’elle semble prendre un malin plaisir à éviter, ses lèvres titillent la commissure des miennes.

C’est intolérable, je n’en peux plus… je tourne mon visage, venant ainsi à la rencontre de sa bouche, nos langues se mêlent. Jamais un baiser ne m’a procuré autant d’émotions, jamais une langue n’a su provoquer en moi autant de trouble. Le désir se fait de plus en plus lancinent, je ressens ce que j’ai déjà lu dans des livres sans jamais comprendre ce à quoi cela pouvait bien correspondre, j’ai une barre en bas du ventre…

Romane baise mes lèvres avec une fougue et une volupté qui me renversent, une de ses mains effleure alors la pointe d’un sein qui frissonne à ce contact, je la sens tressaillir aussi. Sa main continue à effleurer et je sens le tissu érectile qui surplombe mon sein se dresser comme pour aller à cette rencontre qu’elle tarde à mettre en place. Mon cerveau se déconnecte comme rarement, ses mains sur mon corps, son corps qui ondule contre le mien me mettent dans tous mes états. Alors je sens ses lèvres glisser de ma bouche à mes seins qu’elle baise délicatement avant de les prendre un à un à pleine bouche, resserrant son étau un peu plus à chaque succion pour mon plus grand plaisir, un plaisir que je ne cherche pas à dissimuler. Parfois quand je me ressaisis l’espace d’un instant je m’entends gémir pendant que son visage s’affaire autour de ma poitrine. Et comme si cela ne suffisait pas, une de ses mains me caresse le ventre, là où la barre sévit, c’est insupportable de douceur… Sa main descend peu à peu entre mes cuisses où elle se fait plus aérienne, c’est de plus en plus insupportable… Le désir me ronge le ventre comme jamais…
N’en pouvant plus, je plaque moi même sa main entre mes cuisses pour la retirer tout aussi vite.

Un violent flash vient d’envahir mon cerveau ! Cet homme tombant sous les coups… Cet homme dont le seul crime était d’aimer d’autres hommes. Je m’apprêtais à commettre ce même « crime »… Et la peur remplace illico le désir qui brûlait mon ventre il y a quelques secondes encore. Je suis tétanisée. Romane, apeurée par les spasmes et la contracture de tous mes muscles, me prend le visage entre les mains. Elle s’écarte de moi et je m’apaise, puis éclate en sanglots.
Romane me présente ses excuses immédiatement, elle est désolée, s’en veut d’être si conne. Je l’arrête. J’ai honte de ce qui vient de se passer et de la frustration que je nous inflige.
- Excuse moi, Romane…
- Non c’est moi qui suis conne, j’aurais du être plus patiente !
- Oh non… j’avais tellement envie de toi, Romane…

Romane est blottie contre moi, elle me caresse les cheveux avec douceur, me baignant d’un regard plein de tendresse.
Je m’assoupis.


A mon réveil, immédiatement les images de sensualité de la nuit avec Romane me reviennent en mémoire. Je l’observe, qui dort profondément. Comme elle est jolie, son visage fin est calme et reposé. Cette femme qui m’a attirée comme jamais personne n’avait éveillé mes sens, qui m’a mis dans un état de désir si puissant est la fille de ma meilleure amie, à peine sortie de l’enfance… j’ai honte…
A son réveil je dois prétexter un rendez vous urgent pour la mettre à la porte. Elle ne comprend pas que je mens, que je suis mal à l’aise. Pour elle, la situation semble on ne peut plus claire…

 

- 4 -

 

Il fait nuit noire. Par la fenêtre, je contemple les étoiles qui veillent la capitale endormie.

Romane dort dans mon lit à quelques mètres de là. J’ai réussi à l’éviter jusqu’alors… Les jours qui ont suivi, j’ai éteint mon portable, ne répondant à aucun de ses messages. Ne me connectant pas pour éviter qu’elle ne m’interpelle via le net. J’ai fait l’embargo de ma propre vie.
Mais ce soir, lors de ma connexion de relève du courrier, à peine connectée, elle m’a prise en messager par un « Emeline » suivi de trois points de suspension… Bêtement et lâchement, j’ai juste tapé « oui ? ». Elle ne s’est pas découragée. Elle s’est remise à taper vite, fébrilement en abrégé

- Emeline… j pète les plombs…
j’en peux + de pas avoir de t nouvelles…  
pkoi tu veux + me voir ?
tu me manques, Emeline…
- Romane…
- Même si tu veux pas de mon amour, laisse moi être ton amie…  
je t’en prie m’ jette pas comme ça…
- Romane… je ne sais plus où j’en suis…
- Oh Emeline… ! g tant envie de sentir encore ton corps contre le mien…
g tant envie de sentir encore ton souffle chaud sur ma peau…

g tant envie de recueillir ton désir au creux de mes mains…

Les évocations de Romane réveillaient en moi des émotions terribles d’intensité. Cette gamine me trouble tellement.
- Emeline… je te veux…  Ça fait tant d’années que j’attends ce moment…
J’ai mal de te désirer ainsi…

Je n’avais pu en lire plus, j’avais capitulé…
- Viens…

Il ne lui a fallu qu’une demi heure pour être là. Elle a du monter les escaliers en courant car elle est arrivée essoufflée. Elle a frappé vivement à la porte et s’est jetée à l’intérieur quand j’ai ouvert. Nous n’avons pas parlé.
Dés son arrivée, j’ai senti un trouble incommensurable m’étreindre. Elle s’est blottie dans mes bras avec tendresse, me suppliant de ne pas la repousser. Elle m’a dit qu’elle m’aimait, depuis toujours, que toutes les filles d’avant n’avaient été que des brouillons en m’attendant… pour apprendre…

Nos pas nous ont menées directement à ma chambre. Romane m’a déshabillée en me couvrant de caresses et de baisers. Contrairement à la première fois, elle était très volubile me murmurant des centaines de mots doux, de mots fous, elle était pleine de tendresse. Il ne m’a pas fallu longtemps pour que la fièvre me gagne, la barre en bas du ventre me reprenait, je la connaissais maintenant. Je la désirais, je la voulais. Romane le sentait et prenait un malin plaisir à différer la réponse à mes attentes. Nues dans mon lit, nos corps se mêlaient avec fièvre, nos bouches s’épousaient. Le désir grandissait, mon corps tressaillait sous la caresse furtive d’une main qui ne voulait pas s’attarder sur les zones où elle était le plus ardemment attendue. Le désir n’avait jamais été si grand. Je me sentais fondre dans sa bouche quand une langue experte s’attardait sur mes seins. Je retins mon souffle quand je sentis cette langue glisser sur mon ventre alors que le corps de Romane glissait le long du mien avec agilité. Romane vint nicher sa bouche là où nul autre ne l’avait jamais nichée. J’étais gênée à l’annonce imminente de cette caresse inconnue, qui me semblait bien plus osée encore que la pénétration d’un sexe d’homme en moi. La bouche de Romane effleurait ma peau, jusqu’à l’intolérable. Je tombais en enfer quand cette langue experte glissa en moi comme je n’imaginais même pas possible de l’accepter. Romane ondulait contre moi, ouvrant mon corps à elle, de sa bouche et de ses doigts. Je sentais mon corps vibrer comme jamais, alors que la bouche de Romane prenait, avec fièvre, possession de mon intimité. Je me sentais prête à l’assouvissement total de mon désir et comme elle ne s’y décidait pas encore, j’avais du l’intimer de me prendre, dans un souffle, ce qu’elle s’empressa de faire, d’une main douce mais précise. Là je perdis pied, je ne pensais pas un instant que les doigts qui me caressaient et me fouillaient avec douceur étaient ceux de la fille de ma meilleure amie, fille qui avait - qui plus est - 16 ans de moins que moi. Heureusement que je n’y pensais pas… Romane était presque couchée sur moi et alors que sa main s’activait à étancher mon désir, à me donner du plaisir, son visage contre le mien, je l’entendais soupirer, gémir, jouir aussi du plaisir qu’elle me donnait… Et moi qui n’avais jamais fait l’amour qu’avec des hommes, je me disais « quelle formidable preuve qu’il y a autant de plaisir à donner qu’à recevoir. » Car quelle autre forme de plaisir pouvait elle ressentir que le partage de ce qu’elle me donnait. Mon corps réclamait. Romane l’apaisa dans un ultime spasme, qui, les mains accrochées à mon drap me cambra, soulevant Romane avec moi. Je m’entendis gémir, je me sentis décoller vers des cieux encore jamais atteints.

Peu à peu, je redescendis de l’enfer ou du paradis, peu m’importe, à l’un comme à l’autre je ne crois guère…
Romane était couchée contre moi et me regardait éperdue, je ne savais que lui dire… La remercier pour ce qu’elle venait de me donner ? Lui dire que nous étions folles ? Je la regardais sans mots dire. Et puis je me contentais d’un soupir, avant, très égoïstement de m’évanouir d’un profond sommeil.

 Et là je suis éveillée, je regarde ce corps nu, qu’à mon tour je veux combler, cette peau que je n’ai pas encore goûtée. J’imagine ces gestes que je ne connais pas mais que le désir qui me ronge encore les entrailles guidera.
Il me semble que les étoiles n’ont jamais tant brillé, soudain une étoile filante zèbre le ciel… en signe de quoi ?
Mes yeux me piquent. Ma gorge se noue. Je pleure. Je comprends que ma vie a basculé. Que j’ai perdu l’amie avec qui j’ai tant partagé. Qu’elle ne comprendra ni n’acceptera ce que je partage avec son enfant. Je comprends aussi pourquoi en fait je suis encore célibataire. Pourquoi l’amour ne s’était jamais réellement présenté avant… il est là… en la personne d’une jeune femme que je connais depuis presque toujours, qui m’a toujours attendrie et émue et qui aujourd’hui me procure des sensations toutes nouvelles…

Romane s’est réveillée, surprise de ne pas me trouver à ses côtés.
L’instant est venu. Il est temps…
A mon tour de lui donner ce que je n’ai jamais su donner vraiment !
Par cette nuit étoilée, la vie est à moi… je compte bien enfin la dévorer !

Posté par Vero72 à 10:37 - Nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 août 2007

Mortelle Aiguille…

L’aiguille qu’elle avait déjà si souvent vu courir sur le cadran, lui semblait, là, avoir un rythme effroyablement lent.

Catatonique, les yeux rivés au plafond, plantée dans cette chambre à coucher, qu’elle détestait autant qu’elle avait pu l’aimer, elle regardait s’égrener le temps…

Le temps, elle l’avait amplement eu, le temps de réfléchir et de méditer sur cette notion… Le temps, cette entité si relative, le temps si court, si long… Le temps, ce « seul contenant qui pèse plus lourd quand il se vide »…

Oui, elle le mesurait… depuis que sa vie s’était vidée, le temps avait pris un poids phénoménal. Il était devenu si lourd qu’elle n’arrivait plus à le supporter…

Les larmes avaient coulé… de rage, de tristesse et puis d’impuissance… Les larmes avaient coulé, elles ne coulaient plus ; comme si elle s’était « asséchée », elle ne parvenait même plus à pleurer…

Le téléphone avait sonné, elle avait fini par le débrancher parce qu’elle ne supportait plus de ne pas entendre sa voix au bout du fil. De toutes façons, il lui fallait bien se résigner, elle ne téléphonerait pas…

Il y avait déjà quatre jours qu’elle était là, comme ça, prostrée dans sa solitude.

Quatre jours sans aller travailler, sans même sortir, vide de tout désir, vide de toute envie.

D’ailleurs, seul le vide emplissait sa vie désormais : vide de son cœur, vide de l’armoire où Line n’avait rien oublié en partant…

Si, il y avait une chose qu’elle avait oublié pourtant, c’était de l’emmener, elle.

Oui, ça, elle l’avait oublié… c’est clair…

Posté par Vero72 à 16:40 - Nouvelles - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Madison Avenue…

Madison, 3h30…

Comment en étais-je arrivée là ? Sur quels sentiers escarpés m’étais-je donc fourvoyée pour en être rendue là, aujourd’hui ?

Des larmes au goût amer de la rage et de l’impuissance coulaient le long de mes joues. La gauche était endolorie par l’hématome qui bombait. Le froid commençait à m’engourdir et j’avais attrapé le sac de couchage qui traînait dans le coffre pour m’en envelopper. J’avais remonté le volume de l’autoradio. De la techno gonflait dans mes tympans et j’essayais de me concentrer dessus pour ne plus penser… Ne pas penser… Surtout ne pas penser… Essayer de ne pas imaginer… Chasser toutes ces images que mon cerveau, paralysé par la douleur, fabriquait et superposait à la réalité passée, présente et peut être future. Qu’est-ce que je foutais dans ma bagnole, dans ce bled paumé, devant cette boîte pourrie, en plein mois de février, à 3h30 du mat… ?

La scène qui venait de se passer, la soirée que je venais de vivre… tout ça, c’était si loin de moi… tellement surréaliste… Quelle déchéance… ! Putain, quoi, j’avais 24 ans, j’étais plutôt pas mal comme fille, gentille, un peu chiante, parfois un peu « prise de tête », mais pas conne et plutôt du genre romantique, tendre… Et là, la tournure que prenait ma situation était franchement glauque… je méritais quand même pas ça…

Cette putain de soirée me prenait la tête, je la revivais instant par instant, me demandant ce que j'aurais dû faire d'autre, ce qui aurait peut-être fait que j’aurais pas été dans ma caisse à t’attendre, « t’espionner » (ça c’était ton mot !), à « veiller sur toi » (ça c’était le mien !)…

Je me revois encore avec mon petit bouquet, venue te chercher pour un petit dîner aux chandelles, pour fêter les six mois de notre rencontre. Ca partait bien, pourtant… J’avais mis ma veste noire, dont tu aimais que je t’enveloppe quand tu frissonnais. Et là, c’était moi qui frissonnais dans cette voiture en pleine nuit… Et toi, qu’est-ce que tu faisais, avais-tu quand même une pensée pour moi, de temps à autres ? Ou t’abandonnais-tu en chassant toute pensée pour échapper à la réalité ?

Le froid m’engourdissait de plus en plus et malgré ma lutte pour ne pas céder à la fatigue, je sentais mes paupières s’alourdir à mesure que mes idées s’allégeaient. Soudain le sommeil avait eu raison de ces heures empilées à lutter contre lui, il avait sournoisement profité de mon désarroi…

J’avais été réveillée par la douceur onirique de tes lèvres, bien vite masquée par la réalité crue de ton haleine alcoolisée qui m’avait alors éloignée de toi… Oui, je t’avais repoussée ! Et j’avais alors croisé ton regard brillant de détresse… Et avant même que je puisse effacer ce geste d’abandon, de rejet, tu avais claqué la portière de la voiture. Je m’étais lancée à ta poursuite et alors que j’attrapais ton bras, mon autre joue récolta ma deuxième gifle de la soirée…

Maintenant que j’étais sortie de la voiture, tu te tenais face à moi, me fixant avec un regard plein de haine… Oh, comme il me faisait mal ce regard ! Tu frissonnais dans ta petite robe bleue à cette heure matinale. Qu’avais-tu fais de ta veste, mon amour ? Je t’avais tendu la mienne, oubliant le froid, et tu l’avais prise sans un mot, tu t’y étais réfugiée.

- Viens, Marie… rentrons…

- Traître… je rentrerai sans toi… !

Je t’avais alors vu sortir de ta poche un trousseau de clefs, dont celle de ta voiture.

- Je vais te ramener, Marie…

- Non !

- Mais… tu peux pas conduire, comme ça…

J’ai commis alors l’erreur impardonnable de vouloir te prendre les clefs des mains et celle de ne pas être assez leste… Je t’ai laissé partir au volant de ta voiture, morte de trouille et lasse à la fois… J’aurais pu te suivre, oui, j’aurais pu me lancer à ta poursuite… mais me l’aurais-tu pardonné ? Il y avait tant de sentiments dans ton regard… tant de détresse…

Sans m’en rendre compte, ce soir là, alors que je me voulais protectrice, je venais de me comporter comme tous ces gens… Tous ces gens qui te jaugeaient, te jugeaient, parce que la démarche mal assurée, le regard dans le vague, la voix qui déraillait, tu passais devant eux au retour d’une soirée où tu t’étais perdue. Au début, quand je m’étais rendu compte de ce mal qui te rongeait, celui là même pour lequel on te toisait, on te méprisait, à renfort d’insultes et de mots péjoratifs lancés sur ton passage… Oh, mon amour, moi qui ne voulait que les effacer de ta vie ces termes dédaigneux, « alcoolo », « poivrote », « ivrognesse », « picoleuse », tant de mots que je voulais effacer et qu’un seul regard, un seul geste, pas encore bien réveillé, avaient, à eux seuls, résumé… Au début, quand je m’étais rendu compte de ce mal qui te rongeait, j’avais voulu t’aider, j’étais maladroite, mais motivée, seule, mais déterminée, je pensais que ça suffirait… Je m’étais trompée… C’était un total échec, il fallait bien l’admettre… Impuissante, désespérée, pour la première fois, ce soir, j’avais baissé les bras, lasse de me battre contre des démons tellement plus forts que nous…

La première fois, ce fut en te laissant dans ce bar, cette boîte, où tu me suppliais de rester avec toi quand je t’avais trouvée là, au lieu de te préparer à notre petit dîner. Tu me suppliais de rester avec toi pour t’entourer de mon amour alors que tu t’engluais… Pour montrer à tous les gens alentour qu’il y avait quelqu’un dans ta vie, un « quelqu’un de bien », comme tu disais, qui picolait pas (au 3° verre que j’avalais, tu t’insurgeais)… Quelqu’un qui te respectait, qui t’aimait comme tu étais, quelqu’un qui acceptait ta dépendance… Et ce quelqu’un, elle en avait soudain eu marre de te voir dans cet état, ça lui faisait trop mal, elle voulait pas cautionner, surtout pas… Elle s’était levée, t’avait tendu la main pour t’inviter à la suivre… une main que tu avais refusée… Alors, elle était sortie, elle était montée dans sa voiture et avait démarré… Non, je ne pouvais pas te laisser comme ça, te laisser reprendre ta voiture ou bien te faire raccompagner par Dieu sait qui… Je m’étais garée devant le bar au moment où tu en sortais. J’avais eu un moment de joie, mais non, tu ne voulais pas rentrer, tu ne sortais que pour voir où j’étais... Tu m’avais embrassée avec beaucoup de lascivité, l’alcool te désinhibait complètement… pour ensuite me demander de revenir… J’avais refusé. C’est là que tu t’étais fâchée et m’avait giflée. Je n’avais pas bronché. Tu y étais retournée, dans ce bar pourri où tu t’égarais. Et moi, j’étais restée là, jusqu’à ce moment, cette situation qui m’avait totalement échappé. Tu étais partie en trombe au volant de ta golf et là, c’était la deuxième fois, ce soir, que je baissais les bras…

Je ne me rendis compte que bien plus tard que mon portefeuille était resté dans la poche de la veste qui te réchauffait.


Chez moi, 8h30…

C’est comme ça que j’ai été réveillée par la sonnerie tonitruante de mon téléphone. C’était l’aube, j’étais naze de cette nuit passée dans ma voiture à veiller sur toi. Une voix masculine me réveillait pour me demander si je te connaissais… quelle question, à cette heure ! J’étais tellement dans le gaz que ça m’a même pas surprise plus que ça… Et comme à un une vague interrogation d’un institut de sondage, j’ai répondu « oui », j’ai cru bon d’ajouter « c’est mon amie »… Et c’est à ce moment là seulement que cette question, à cette heure là, me parut incongrue…

- Y a un problème ?

- Vous… vous… avez passé la soirée d’hier ensemble ?

La voix semblait embarrassée, l’homme cherchait visiblement ses mots et moi, malgré la brume qui nappait mon cerveau, je commençais à comprendre qu’il se passait un truc pas normal.

- Ouais… en quelques sortes… Elle est au poste… c’est ça ?

- Je… je suis désolé de devoir vous apprendre ça…

Soudain, il reprit une voix très pro, très impersonnelle, très détachée et grave à la fois pour m’annoncer le truc le pire qu’on m’ait jamais annoncé de ma vie.

- Marie Delval a été victime d’un accident de la voie publique cette nuit… On l’a trouvée à l’entrée de Merlieux vers 7h00 du matin… Elle avait déjà succombé à ses blessures… Je suis désolé… Je sais que ce n’est pas le moment, mais il faudrait que vous passiez à la gendarmerie d’Anizy…

Je n’en sus pas plus, le combiné m’était tombé des mains… mon cœur s’était déchiré en deux… tout pouvait s’écrouler autour de moi… Tu étais morte…

Mon amour, tu es morte quelques kilomètres à peine après que je t’ai laissée au volant de ta golf, trop puissante et toi, pas en état de la conduire…

Mon amour, quand ton chemin a croisé le mien, quand par un bel après-midi de septembre, nos lèvres se sont épousées, je savais que tout cela aurait un prix… Rien n’est jamais gratuit, la vie ne donne rien, elle prête tout au plus, plutôt elle fait crédit… Je ne connaissais pas le tarif à payer, mais je m’en foutais… J’ai cueilli « les roses de la vie » sans en demander le prix… Et aujourd’hui je les paye en gardant au fond de moi l’essence même de leur parfum, le plaisir que j’ai pris à les respirer…

Tout ce que je peux dire, aujourd’hui, c’est que tu me manques… Toi, la délicatesse de ton âme écorchée, la fragilité de ton regard bouleversé et toutes ces choses qui n’ont pas de mot pour les nommer, ces sensations muettes qui hurlent depuis ton départ…

Posté par Vero72 à 15:41 - Nouvelles - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1