NouvElles Stories

Des rencontres, des séparation, des bribes de destin, des chemins de vie, histoires de femmes entre elles...

19 septembre 2007

Les Affres de la Création 2 & 3

Chapitre 2 - mercredi 18 novembre -

Cette nuit là, Mathilde a beaucoup de mal à s'endormir, tant la rencontre de cette fille l'a pertur­bée. Elle a hâte de se mettre à l'ouvrage avec ce modèle qui l'a fait rêver dés ses 13 ans. Le jour où elle avait vu cette reproduction d'infante dans le premier livre d'art qu'elle s'était acheté. Le déclic de sa passion. Le visage de la fille avait hanté ses rêves. Et le lendemain, elle se demande encore si la rencontre était pur fruit de son imagination, elle semblait si irréelle… Fantasmagorique.

Un bol de café noir avalé, Mathilde s'empare d'un fusain et dessine avec fébrilité le visage de cette fille réelle ou imaginaire : « l'Infante au Regard Métal ». C'est ainsi qu'elle nomme son portrait exécuté dans l'urgence, par peur de perdre le moindre détail. 
Mathilde est très agitée, c'est pour elle le moment tant attendu. Elle va enfin avoir pour elle seule le modèle dont elle rêve. Elle a l’intime sensation que seul ce modèle sera capable de lui faire prouver son talent.

A 16h00 tapantes, Mathilde s'attend à entendre frapper à la porte, mais elle n'en­tend rien, pas plus qu'à 16h05 ou 16h15... Déception.
Son agitation l’excède, elle se fait horreur en midinette excitée comme une puce à l'approche de son premier rendez-vous… Pitoyable !
Elle commence à croire qu'elle a été victime d'une hallucination due aux effluves d'alcool ou de shit, la veille... Et c'est à ce moment précis, où elle ne s’attend plus à recevoir cette visite, que l'on sonne.
Mathilde sent son rythme cardiaque s'accélérer à l'instant où elle ouvre la porte. Elle est là devant elle, son visage gracieux affichant un large sourire. A la lumière crue du néon du couloir, Mathilde est encore frappée par la beauté et la régularité des traits fins de ce visage. Angélique.


Après un jovial bonjour, la fille ne s’attarde pas en excuses sur son retard arguant que les bus, dans son coin, ce n’est pas ça ! Mathilde ment que ce n’est pas grave, d’ailleurs elle est toute pardonnée... Mal à l'aise, Mathilde s'efface pour la laisser entrer puis l'observe qui détaille le « living-atelier », admirant au passage les croquis, dessins, fusains, aquarelles et peintures dont « l'Infante au Regard Métal », encore sur sa planche à dessin. Mathilde se demande si la fille reconnaît son visage couché sur le papier grâce à l’alliage d’un bon fusain et d’une forte dose de talent. Elle a la réponse rapidement quand la fille tourne vers elle un visage mêlant émotion et admiration.
- C'est vraiment très troublant...
J'étais bien loin d'imaginer que tu étais si douée...

Mathilde ne s'est toujours pas détachée de l’entrée et elle observe la fille se débar­rasser de sa veste et s'asseoir sur son canapé. Elle est redressée sur les coudes avec nonchalance et observe Mathilde, tout aussi affairée à l’analyser. Ce contraste violent entre la glace et le feu est renforcé par le contraste entre la féminité de tout son être et la masculinité de sa tenue vestimentaire. Après quelques minutes, la muse décide d’extraire Mathilde de sa torpeur, demandant ce qu’on fait, maintenant. La question surprend Mathilde, la tirant de sa contemplation et de ses confuses pensées.
- Tu veux que je pose comment ? J'attends tes instructions...
- 
Je... je n'ai pas de grandes exigences... juste... que tu te tiennes droite et que tu ne bouges plus trop jusqu'à ce que je te le dise…

La fille s'exécute alors que Mathilde installe un nouveau carton sur la planche sans plus se préoccuper d’elle.
- Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu n'es vraiment pas plus loquace que curieuse...
Tu as passé un bail à m’observer hier… tu me dessines… tu me fais venir chez toi… tout ça, sans même te soucier de savoir qui je suis, quel est mon prénom…

Mathilde relève la tête, un sourire gêné et timide aux lèvres, qui semble l'excu­ser, sans qu'elle ait besoin de parler. Soudain, contre toute attente, son regard se plante dans celui de son modèle et elle lui demande son prénom.
- Emmeline...
Emmeline sourit alors que Mathilde, repartie dans son « cosmos » se met à l'ouvrage, relevant la tête de temps à autre pour observer sa muse stoïque. Pour une première fois, le modèle s'en tire plutôt bien. Mathilde ne cesse de se réjouir intérieurement de cette rencontre dont, elle en est sûre, elle va pouvoir nourrir et même ressourcer sa peinture.

Emmeline est fascinée par la façon de dessiner de Mathilde. Ses gestes amples et rapides Sa concentration muette. A vrai dire, c’est la première fois qu’elle observe un artiste à l’œuvre mais elle a la ferme conviction que Mathilde a du génie. Cela transparaît dans sa manière de dessiner.
Elles restent longtemps sans parler, puis Mathilde rompt enfin le silence pour lui demander ce qu’elle fait dans la vie.
- Plein de choses... Logiquement, je devrais être quelque chose comme chargée de com’ dans une collectivité quelconque…
Mathilde a un regard surpris, c'est le « logiquement » qui l'intrigue.

- C’est ce que j’ai fait comme études, mais ça me gave un peu la com’, en ce moment … alors je fais des petits boulots… cours de danse, gym…

- Tu comptes faire quoi ?

- Pourquoi ? C’est important ? Je vis, non ? Et vivre, de nos jours, ça me semble déjà être un programme conséquent...

Mathilde la fixe en souriant, étonnée que le destin les aie guidées à cette soirée ratée où elles n'avaient leur place, ni l'une, ni l'autre.

Emmeline se remet à observer Mathilde. Son regard mobile sur la feuille, se plis­sant de temps à autre. Une ride assombrissant parfois son front. Et ses dents mordillant tour à tour son crayon et ses lèvres. Miracle de l'Art...

Emmeline sent chez Mathilde un fort côté rêveur, lunaire, qui tranche avec cet air qu'elle a de toujours dépasser les apparences. Comme si elle pouvait discerner autre chose que ce que son œil perçoit... Et elle devine aussi les nombreux moments d'absence de Mathilde. Ces moments où le regard se fixe pour mieux libérer l'inspiration. Mathilde surprend avec embarras le regard d'Emmeline, comme l'arroseur arrosé... Démoniaque.

- C'est fascinant de te voir dessiner... un jour, je te photographierai...

Mathilde a un sourire fugace puis se replonge dans son dessin. Elle ne doit pas ju­ger utile d'ajouter quoi que ce soit : paresse ou mystère ? Dans tous les cas, Emmeline se sent vraiment captivée par ce personnage, cette person­nalité.

 

Chapitre 3 - samedi 21 novembre -

Trois jours après la première séance qui a terminé dans la soirée, Emmeline revient chez Mathilde. Elle est une telle source d'inspiration que Mathilde ne se lasse pas de la dessiner ou la peindre, selon son humeur du moment. Les séances sont quasi silencieuses, comme si elles se pas­saient de tout commentaire. En fait Emmeline respecte trop la concentration de Mathilde pour risquer de la briser. Le seul son qui emplit l’atmosphère est la musique « New-Age » qui apparente les gestes de Mathilde à une chorégraphie lente et féerique.

Alors Emmeline, ayant compris que lors de ces séances, elle ne pourra faire plus ample connaissance avec elle, dépas­ser ce simple échange professionnel et lui donner un peu plus de sentiment,  lui a fixé rendez-vous à la Pépinière un samedi après-midi.

Mathilde attend Emmeline prés du kiosque, croquant distraitement un cra­cheur de feu, sur ce bloc à dessin qu'elle ne quitte pas plus qu'un businessman ne lâche son portable. Emmeline ne tarde pas et après une bise sur chaque joue, se laisse entraî­ner par le dynamisme de l'artiste.

- Tu veux faire quoi ?

Mathilde lui adresse un sourire désarmant.

- Pourquoi les gens veulent-ils toujours « faire quelque chose » ? Pourquoi les gens ne se contentent-ils jamais de profiter de la compagnie d'autrui, sans avoir forcément besoin de faire quelque chose... ? On peut « être » sans « faire », non ? « Etre » ça ne suffit pas ?

- Alors tu proposes quoi ?

Leurs pas les mènent prés de la Place Saint-Epvre et elles s'installent sur les mar­ches de la Basilique. Mathilde rompt le silence pour interroger Emmeline sur ses racines, ses origines géographiques. Emmeline est du cru, une Lorraine de souche, Nancéienne d’adoption. Mathilde, elle, est des environs de « B'sançon », comme elle dit avec des restes d’intonation de cet accent trainant que cinq années à Nancy ne lui ont pas tout à fait ôté…

Emmeline s'étonne qu’elle n'ait pas fait les beaux-arts à Besançon, alors Mathilde lui explique que sa sœur de deux ans son aînée, Camille, était en école d'architecture en banlieue Nancéienne quand elle passait son bac. L'occasion était trop belle pour les deux sœurs, si complices, de partager un appartement ensemble. Les études de Camille s'étant achevées l'année précédente, Mathilde se retrouve maintenant seule dans ce grand appartement de Villers-lès-Nancy qu’elle paye grâce à la pension allouée par ses parents pour financer ses études.

Emmeline, elle, vit dans un studio au « Haut-du-L »... pas cher, mais pas très bien desservi par les bus… un peu chiant pour sortir le soir... D’autant qu’elle sort pas mal, entre la danse, la muscu, les concerts, les boites et les soirées privées... elle sort presque tous les soirs… Les sorties de Mathilde, c'est des expos, des vernissages, des musées, cafés-concerts, billard et parfois une soirée ratée grâce à Axelle ! Emmeline ne peut réprimer une moue frustrée.

Mathilde sourit tristement, comprenant les années-lumière qui les séparent. Il y a un temps mort dans la conversation, puis Mathilde se lève et intime Emmeline d'en faire autant. Sans un mot, elle la guide jusqu'à sa voiture.

-  Tu m'emmènes où ?

-  Tu verras... Un endroit qui me ressemble...

Le laconisme de Mathilde ne souffre aucune question supplémentaire, alors Emmeline n'insiste pas et se contente de la suivre. Arrivées au parking de Thermal, Mathilde se gare et alors qu’elle craint de se retrouver à la piscine municipale, dans un maillot de location, Emme­line est rassurée de découvrir le « Musée de l'Ecole de Nancy ».

Les guides et le conservateur saluent Mathilde, ils la connais­sent pour l'avoir souvent vue et pour avoir été questionnés avec avidité, des heures durant. Mathilde est littéralement fascinée par l'architecture, le mobilier, les pâtes de verres et autres « lampes-champignon » bref tous les objets de cette période du début du siècle. Elle voue une admira­tion sans bornes à Grüber, Majorelle, Vallin, Gallé et Prouvé, pour leur talent, leur imagination et leur profil novateur et visionnaire. Emmeline suit son amie et ses explications passionnées, elle est émerveillée par le charme des lieux et éblouie par l'engouement de Mathilde, passionnée et exaltée.

Aucun mot ne suffit à exprimer sa fascination pour l’Art Nouveau, depuis qu’elle a découvert, en cours sa plus belle ramification française, à son goût: l'Ecole de Nancy... Elle lui propose de l’emmener voir ce qui lui semble être le temple de l'Ecole de Nancy, la « Villa Majorelle ».

- C'est un bijou d'architec­ture et d'ébénisterie... un enchantement pour les yeux... cette demeure, j’en rêve !

Vers 19h00, Emmeline, ayant visiblement rancard à une soirée, quitte Mathilde, lui promettant de revenir poser pour elle le lundi en fin d’après-midi. Lâchement abandonnée pour la soirée, Mathilde se rend chez Axelle, qu’elle n’a pas encore revue depuis la soirée de l’E.S.C.A...

- Ah ! Mathilde ! Ça fait plaisir de te voir ! Entre !
J'ai essayé de t'appeler cette après-midi, désespérément...

Mathilde entre dans le petit studio de son amie et s'effondre sur le canapé, se contentant de dire qu’elle s’est baladée, qu’elle est allée au Musée de l'Ecole... Axelle la regarde, effarée, lâchant un « Encore ?! » sidéré.
Encore en état de grâce, Mathilde se lance dans une allocution emphatique sur le côté tellement superbe du musée dont on ne peut ressortir que bien... détendu, zen...
- T'as pas idée... De toutes façons, tu ne peux pas comprendre, tu n’as jamais voulu y venir !

- Tu sais, moi, les musées... !

Mathilde la toise d'un air navré et Axelle regarde son amie, amusée, lançant que décidément elles n’ont pas les mêmes valeurs ! L'artiste et la commerciale... La métaphore amuse Mathilde qui se tourne vers Axelle en souriant, lui disant qu’elle l'aime bien quand même...

- Bon, au fait, ton trip Art Nouveau, tu te l'es pas faite toute seule, quand même ?!

- Non... J'ai passé l'après-midi avec une amie...

Axelle rejoint Mathilde sur le canapé, avec une pointe de jalousie dans la voix, décidée à savoir qui est cette « amie ».
- Emmeline...
Ça ne suffit pas à Axelle, ce simple prénom… Emmeline comment ? Elle veut en savoir davantage mais Mathilde n’en connaît guère plus, juste qu’elle a fait sa connaissance à la soirée de l'E.S.C.A... Etonnement d’Axelle qui n’a pas remarqué que Mathilde avait sympathisé avec une fille à la soirée. Mathilde ne peut s’empêcher de faire remarquer à son amie que ça ne la surprend guère, qu’Axelle était beaucoup trop occupée... Axelle croise le regard moqueur de Mathilde, l’associant aux bribes de souvenir d’une soirée qui aurait pu se terminer au plumard avec un inconnu si Mathilde n’avait pas joué son rôle de chaperon… Elle préfère changer de sujet et revenir à cette Emmeline.
- Elle a posé pour moi...
- 
Tu te paies des modèles, toi, maintenant ?... Les fonds sont en hausse !
- 
Non... Je ne paie pas...

Axelle appuie son menton sur l'épaule de Mathilde lui demandant si elles sortent ou bien si elle délaisse totalement sa meilleure amie pour une autre. Mathilde sourit de la jalousie d’Axelle, dont elle a déjà eu maintes et maintes preuves, déjà ! Elle la regarde et son « regard de cocker battu », comme elle le nomme, attendrit Mathilde. Elle entoure Axelle de son bras et la serre contre elle, lui rappelant qu’elle sera toujours sa meilleure amie bien qu’elle soit une « immonde casse-couilles » !
- On va faire un pool au Victoria...

Mathilde se redresse alors, laissant tomber Axelle, appuyée sur son épaule. La compagnie de la bande ne l'enchante guère, mais elle accepte pour faire plaisir à son amie. Axelle se lève précipi­tamment comme si elle craignait que Mathilde ne change d'avis.

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