23 août 2007
Les Affres de la Création
Chapitre 1 - mardi 17 novembre -
La
soirée s'étire en longueur... il y a bien longtemps qu'elle aurait du
s'achever. L'atmosphère est glauque. Les visages las. Et les conversations des
plus syncopées. Mathilde a beau réfléchir, elle n'a pas souvenir d'une nuit
plus ennuyeuse que celle-ci... Et pourtant, elle en a connu des soirées ratées
! Elle en est encore à se demander ce qui lui a pris de s'être laissée
entraîner par Axelle...? Mais que fait-elle « dans cette
galère » ? Elle qui n'a rien à voir avec ces petits bourges décadents
et pédants qui peuplent l'école de commerce de son amie... Elle s'en veut
terriblement, mais elle en veut aussi beaucoup à Axelle, vautrée sur un canapé avec un
presque inconnu. C'est à se demander si Axelle se souvient même de sa
présence... C’était bien la peine qu’elle la supplie de venir ave elle !
Mathilde partirait bien si elle ne craignait de laisser son amie rentrer
seule... ou mal accompagnée... Décadence.
Alors que l'on vide les dernières bouteilles d'alcool fort, que l'on s'avachit pétard à la bouche et que plus personne ne danse, Mathilde s'installe sur un rebord de fenêtre. Dans un renfoncement sombre de ce salon aux dorures et aux tentures vieilles et déteintes à en faire rougir de honte le grand Stanislas qui lui tourne le dos, doigt pointé vers le Palais du Gouverneur... Le regard de Mathilde se perd dans les ferronneries de cette place qui l'émerveille encore… comme au premier jour, cinq ans auparavant, par un beau matin ensoleillé de septembre, quelques jours avant la rentrée... Mathilde s'extirpe de ses rêveries pour lancer un regard désespéré à Axelle. Axelle, qui flirte toujours aussi lourdement avec ce garçon dont elle aura oublié le prénom dés demain ! Axelle ne semble pas plus disposée à partir que dix minutes plus tôt...
Mathilde se remémore alors les débuts de cette amitié qui la lie à Axelle. Au collège, elles se sont disputées un garçon au point de se haïr avant de devenir les meilleures amies du monde, inséparables... Quant au garçon, elles se félicitent, toutes deux, de l'avoir oublié, il n'en valait pas la peine... Et même lorsque leurs chemins ont divergé, quand leurs goûts et aspirations se sont différenciés, elles ont su rester amies… Et ce, même si elles ont conscience qu'elles passent leur temps à tenter de se comprendre, souvent en vain...
Perdue dans ses pensées, Mathilde n'a pas remarqué la présence d'une fille à ses côtés. Ce n'est qu'en jetant un 128 éme coup d’œil à sa montre (c’est à peine exagéré !), qu'elle la voit... Mathilde est frappée par la grâce de ce visage tourné vers elle, elle y voit l'infante de ce tableau du XVIéme ou XVIIéme siècle, qu'elle aime tant. Elle n’a pourtant pas assez bu ou fumé pour être victime de ce genre d’hallucinations… Intriguée, la jeune femme soutient le regard lourdement insistant de Mathilde.
- On se connaît ?
La voix grave et suave de l'infante, qui tranche avec la douceur de son visage, tire Mathilde de ses nébuleuses pensées. Elle bafouille que non, vraiment, elle ne croit pas, que de toutes façons, elle n’est pas élève à l'E.S.C.A. L’autre dit qu‘elle non plus. Mathilde ne sait que dire à cette inconnue. Pourtant quelque chose d'indicible l'attire vers cette fille, elle se contente de lui sourire, un peu gênée.
- Je t'observe déjà depuis un moment… J'ai cru remarquer que tu n'avais pas l'air de t'amuser beaucoup...
Mathilde feint la stupéfaction avec humour… A quoi peut-elle l’avoir constaté ? Elle s’éclate pourtant comme une petite folle… Le meilleur moment ayant quand même été celui où elle a échangé trois mots avec une pétasse qui ne lui a même pas répondu. La jeune fille a un sourire amusé et complice.
- Je ne l'ai remarqué que parce que je suis dans le même état d'esprit que toi... Moi, non plus, je ne suis pas coutumière de ce style de fréquentations... c'est une amie qui m'a invitée...
- Moi aussi... mais elle semble avoir oublié jusqu'à l’idée même de mon existence...
Mathilde désigne du regard Axelle ; Axelle qui semble vouloir entrer dans le guiness'book pour la « pelle » la plus longue du siècle ! La fille ironise alors sur la calamité des copines qui ont un mec.
- Ah, non ! Lui, c'est pas son mec ! Benoît, son copain, il est à Besac, à l'armée ! Celui-là, elle est juste en train de faire sa connaissance !
Emmeline sourit. C'est la première personne intéressante qu'elle rencontre depuis le début de la soirée. Elle se demande ce qu’elle peut bien faire dans la vie.
- Les beaux-arts.
- Ah !... Je comprends mieux ce regard inquisiteur...
Mathilde sourit, gênée, comme prise en faute, elle s'excuse de n'avoir pu s'empêcher de photographier du regard les traits de son visage, pour les dessiner le lendemain... Alors l’inconnue, flattée mais faussement modeste, s’étonne de savoir en quoi son visage est si frappant. Mathilde parait réfléchir puis son regard se perd dans les aspérités de la peinture vieille et salie par les ans… et peut être même parce qu'elle a eu à voir...
- Je l'ai déjà vu... mais ce n'est
pas le tien, c’est celui d'une infante d'un tableau que j'admire... C'est
stupéfiant comme tu lui ressembles !
Pas dans les traits, mais dans l'impression... la double impression qui s'en dégage...
La fille l'observe, fascinée par ce flou artistique qu'entretient Mathilde dans son verbe et ce regard étonnamment mobile. Mais elle ne peut s’en tenir à cette nébulosité, elle veut comprendre ce qu’est cette « double impression » dont l’artiste parle. Le regard de Mathilde plonge dans le sien avec insistance, comme s’il parvenait à voir d’autres choses derrière la profondeur de l’iris gris bleuté.
- Cette douceur froide effacée par un regard... comment dire ?... un rien... un rien libertin...
- C'est ainsi que tu me vois...?
Non pas elle, ce n’est pas elle qu’elle voit ainsi mais ce visage... son visage… Mathilde fait l'analogie entre le faciès de la jeune fille et celui d'Isabelle Adjani, mélange subtil de glace et de feu. Isabelle Adjani dont Mathilde doute qu'elle pose pour elle un jour... La fille se propose alors spontanément de jouer le jeu. Mathilde croise le regard métal qui la fixe et cette profondeur abyssale la trouble. Pourtant, vu l'état de ses finances, Mathilde doit décliner l'offre, incapable qu'elle est de s'offrir le luxe de payer les services d'un modèle.
- Je ne te réclamerai pas le moindre sou...
En échange, disons que tout ce que je te demande, c'est un portrait...
Mathilde a alors un large sourire, envahie par l'impression de faire la meilleure affaire de l'année. Une muse contre un portrait… quelle aubaine ! Sans un mot, elle se lève et se dirige vers le vestiaire d'où elle tire une veste de cuir, de la poche de laquelle elle extirpe un calepin et un stylo. Elle arrache une feuille et y griffonne quelques mots, avant de revenir près de la jeune femme.
- Ça, c'est mon adresse et mon numéro de téléphone... Appelle-moi pour convenir d'un rendez-vous...
- Au fait, je m'appelle Mathilde... Mathilde Steimer...
La fille ne voit pas pourquoi repousser l’échéance plus tard qu’au lendemain à 16h00. Elle lui adresse un dernier regard puis elle disparait, laissant Mathilde perplexe et décontenancée. Elle réalise alors qu'elle ignore tout de cette fille, y compris son nom...
Magie et mystère des rencontres de noctambules.
21 août 2007
Nuit Orange
Le Retour
Des jours, des semaines, des mois, des années, ont passé
sans qu'elle n'ait pu l'oublier, elle a toujours été hantée par ses parfums,
ses couleurs, ses humeurs et tous ces souvenirs envahissants. Car malgré la nouvelle
vie qu'elle se construit jour après jour, elle est ancrée en elle, comme gravée
dans les lignes de sa main.
Là-bas, dans sa nouvelle vie, il y a un boulot d'animatrice
auprès de jeunes issus de milieux sociaux défavorisés. Quel chemin parcouru !
Comme si sa bonne étoile s'était enfin souvenue d’elle...
Avant, sa vie, elle la détestait, elle se sentait freinée, incapable de lâcher le lest nécessaire à l'envol. C'est ce frein qui l'a poussée à ne pas revenir la voir plus tôt, et pourtant Dieu sait qu'elle lui manquait. Enfin, ça y est, elle la retrouve et son premier contact avec elle a lieu Place Stanislas, à deux pas de laquelle elle s’est garée. Avant même d'appeler qui que ce soit, elle savoure ces retrouvailles : Gaëlle est de retour à Nancy, sa ville d’adoption, son berceau...
La nuit n’est pas loin de tomber, alors il faut tout de même que Gaëlle réunisse tout son courage pour prolonger les retrouvailles… passer de Nancy aux Nancéens. Car c’est bien là le but de son périple improvisé : retrouver tous ceux qu’elle y a laissé. Elle a bien une petite idée de la première sur la liste, mais se demande s’il y a toujours un abonné au numéro qu’elle demande. Alors Gaëlle entre dans un café de la rue Stanislas et se dirige vers le point-phone qu’elle sait y trouver, elle compose un numéro, de mémoire. Miracle… l’abonnée est toujours la même à en croire la voix dynamique qui l’accueille. Une voix qui laisse illico place au silence en reconnaissant celle de Gaëlle. Marine n’en croit pas ses oreilles… c’est Gaëlle qui lui téléphone… après tout ce temps !
Marine n'hésite pas la moindre seconde quand il s'agit de se
rendre disponible pour accueillir sa vieille copine d'I.U.T. Qui dit copine de
fac, dit souvent copine de chouille, mais aussi copine de galère et c'était
bien le cas de Marine, que Gaëlle présentait comme sa jumelle.
Cette allusion avait souvent suscité des sourires, car
Marine est aussi blonde que Gaëlle est brune, aussi nordique que Gaëlle est
méditerranéenne, bref rien dans leurs physiques ne s'harmonise, à l'image de
leurs caractères. Mais leur amitié était restée sans faille jusqu’au départ
précipité de Gaëlle, que Marine ne s’est jamais résolue à oublier.
Au cours de leurs trois années d'études supérieures communes, elles ont partagé le même appartement plusieurs mois, sans jamais qu'une dispute vienne ombrager leur amitié. Rencontrées aux inscriptions, premiers regards face aux panneaux de locations d’appart, elles avaient ressenti un bon feeling réciproque. Peut-être est-ce parce que Gaëlle avait remarqué le bracelet aux couleurs du rainbow flag au poignet de Marine. Et que parallèlement, Marine avait croisé le regard persistant de Gaëlle sur son icône gaie. Toujours est il qu’en un sourire, le pacte était cellé, elles optaient pour la colocation… Colocation si harmonieuse qu’elles avaient toutes deux repiqué leur 1ere année… Faut dire que de boites homos en dragues intempestives sur le net et virées à Paris, dans les boites de filles… Elles n’avaient que très peu bossé !
Et pourtant, comme elle l'avait évoqué avant de partir trois
ans plus tôt et que Marine avait pris pour une boutade, Gaëlle n'avait pas
donné la moindre nouvelle depuis son départ.
C'était le besoin de tout reconstruire autour d’elle, de se
reconstruire, qui l'avait poussée à couper tout contact. En effet, elle avait
juré de ne se rappeler au bon souvenir de ses amies et de Nancy que quand elle
aurait réussi à relever la tête. Et maintenant que c'est fait, elle peut enfin
retrouver sa ville, ses amis...
Gaëlle se gare à quelques dizaines de mètres de l'appart
qu'elle a un temps partagé avec Marine et le chemin parcouru à pied fait
revenir à sa mémoire nombre de souvenirs, événements heureux ou malheureux
d'une vie estudiantine peu simple.
Les deux filles tombent dans les bras l'une de l'autre,
visiblement heureuses et émues d'être à nouveau ensemble. Malgré toute sa
rancœur d’avoir été ainsi abandonnée durant trois ans, Marine ne peut retenir
une larme quand elle serre Gaëlle, son amie, sa sœur, contre elle.
- Espèce de saloperie! C'est maintenant que tu
donnes de tes nouvelles!
Putain... après trois ans...!
Allez, entre quand même, sale traîtresse...!
En entrant dans l'appartement, elle constate que rien n'a
changé, il faut dire que Marine ne s’est jamais trop soucié de l'apparence de
son logement, c'est même loin d'être une préoccupation pour elle! Le seul
changement, c'est la nouvelle planche de surf qui embarrasse la petite entrée.
Gaëlle suit Marine dans le loft et s'enfonce dans le « canapé
peau de vache », comme elle l'a surnommé la première fois qu'elle l'a vu.
Marine lui sert un verre et là seulement, elles entament une
conversation plus sérieuse.
- Alors raconte... ta vie... qu'est-ce que tu
deviens?
- Ca fait plus d'un an que je suis animatrice dans
une Maison de Quartier... dans un quartier en banlieue parisienne... J’ai enfin
l’impression d’être utile à quelqu’un... de servir à quelque chose...
Et toi, l’IUT?
- C’est fini tout ça…
Je bosse au Grand Nancy...
- Ca te plaît?
- C’est pas une mauvaise planque...
- Et les autres?
- Y en a qui ont dégoté des petits boulots sympa :
serveur chez Quick, caissière à Match, même videur en boîte... le top...
Pas trop démoralisées par la crise économique, elles font
une razzia sur une « pizza 30 mn », sans un mot.la Fac- Et Anne? Et Pauline?
- Elles sont parties à la Fac faire la filière
Information et Communication, elles sont en D.E.S.S., ça se passe bien pour
elles... Elles sont toujours inséparables… Toujours déséspérément hétéros…
La complicité est toujours là, Gaëlle et Marine se sourient,
le regard malicieux. Le coca ayant été "épicé" de quelques rasades de
whisky, les pizzas avalées, la conversation reprend sur des sujets plus
intimes. C’est Gaëlle qui embraye.
- Et tes amours ?
Marine a un large sourire ; visiblement, ça se passe
bien pour elle…
- Tu te souviens de Coralie, la sœur de
Pauline...? On l'avait rencontrée quand Pauline avait fêté ses 20 ans…
Bien sûr que Gaëlle s’en souvient de cette jolie fille au
même regard bleu transperçant que Pauline (effectivement hétéro pure et dure
sur laquelle Marine s’est cassé les dents un temps). Coralie était une petite
blonde de deux ou trois ans de plus qu’elles, qui faisait psycho…
- Ben... ça fait un an et demi qu'on est
ensemble... Enfin, autant qu'on puisse l'être quand on vit à 150 bornes l'une
de l'autre : elle est psychologue dans un I.M.E. à Strasbourg.
- Mais elle était pas goudou elle… ?
- Ben, tu sais y a beaucoup de filles qui se
croient hétéros avant de se révéler… j’ai ramé… mais, j’y suis arrivée !
Gaëlle lui voit un regard fier et amoureux auquel elle n'a
pas été habituée. Autrefois, Marine n'était amoureuse que de sa planche de
surf à qui elle consacrait ses vacances, ses économies, pour les plus
belles vagues de l’Atlantique... Les filles ne passaient qu'en seconde
position, et encore... Mieux valait-il l'avoir comme amie que comme petite
amie, car il n'y avait qu'en amitié qu'elle était fidèle.
- Et toi, les amours?
- Oh... je vois pas mal une fille depuis quelques
mois... Laëtitia…
Elle bosse avec moi... enfin, pour tout dire, c’est ma chef… !
- Ouais, je vois bien le genre… vous avez bossé
sur un dossier tard le soir et elle t’a coincée sur son bureau, sous peine de
mauvaise note annuelle !
Elle croise le sourire narquois de Marine et ce cliché de la
petite fonctionnaire sexuellement tyrannique l'amuse. Parce qu’en fait, elle
n’a pas eu à la coincer bien fort… Après une réunion tardive, Laëtitia l’a
invitée à dîner chez elle.
- Ah ! Les parisiennes !
- M'en parle pas... je me suis sentie un peu décalée quand je suis arrivée avec mon petit bouquet de fleurs et ma bouteille de champ' et qu'elle m'attendait, pétard à la bouche...
Marine éclate de rire, retrouvant bien là sa poétique de
copine, romantique et naïve à souhait même avec les filles d’un soir…
- Alors?! Raconte !
Enhardie par l'alcool, Gaëlle, d'ordinaire discrète sur le thème de sa vie sentimentale et intime, poursuit son récit. Elle lui raconte que Laetitia lui avait demandé de s’habiller en « cool », comme lors d’une sortie avec le centre . Gaëlle n’avait pas trop compris pourquoi et s’imaginait que sa directrice comptait peut-être la sortir. Elle évoque la tenue Jean-Paul Gauthier ou Thierry Mugler, hyper-sex, qui l'avait déjà mise dans l'ambiance à son arrivée... Elle a du mal à qualifier le cocktail bien fort que Laëtitia lui avait servi avant de s’asseoir prés d’elle et de lui proposer son joint, qu'elle avait accepté... Quant à elle, elle semblait ne pas en être à son premier de la soirée. Elle ne manque pas de sourire en évoquant la façon dont, après lui avoir dit que dans cette tenue, elle l’avait « excitée à mort », elle s'était jetée sur elle sur le canapé, leur folle nuit d’amour. Gaëlle avait enfin compris pourquoi Laetitia lui avait demandé de s’habiller ainsi…
- Et alors c’est quoi cette tenue qui la fait
kiffer à ce point ?
Gaelle sourit en décrivant une tenue qui lui parait typée, goudou
à 12 000% : un pantalon de charpentier, un peu trop large, noir, des
caterpillar montantes et une chemise à carreaux ouverte sur un débardeur blanc.
- Ouais… bien butch, quoi… ! La
co-quine !
- Enfin, avec Laëtitia, au moins c'est clean… on
fait pas de projets, on vit chacune chez soi, on se voit pas tout le temps...
c'est pour le fun... y a pas de lézard... En plus, depuis peu sa frangine vit
avec elle, donc y a pas d’ambiguité…
- T’es même pas un petit peu amoureuse ?
- Pas suffisamment pour souffrir… mais suffisamment
pour que ça ait un sens…
Soudain le regard de Gaëlle se perd dans le fond de son
verre, elle semble absorbée par la fonte des glaçons dans le whisky-coca. Il est
évident qu’elle cherche ses mots et ne sait comment appréhender le sujet qui
lui brûle les lèvres.
- Et Madame Mallaury, qu'est-ce qu'elle devient?
Marine la fixe, cherchant quelque expression dans le visage
fermé et délibérément baissé de son amie, cherchant un regard qu’elle lui
détourne obstinément.
- Pas à moi, Gaëlle...
Pas à moi le coup de « Madame Mallaury »...! Me
dis pas que tu crois encore que je suis pas au courant ?
Tu me prends pour une truffe ou quoi ?! C'est vrai que t'as
été hyper discrète, mais quand même... oh, et puis maintenant, y a prescription
!
Le visage de Gaëlle se crispe, ombragé de douloureux
souvenirs qui ne se dissipent pas.
- T'as compris quand ?
- Quand t'as quitté l'appart sans explication pour te prendre un studio toute seule, j'ai compris qu'il y avait une fille là-dessous... Face à ton silence et ta discrétion, j'ai supposé qu'elle était prise ou mariée... mais j'étais à des années-lumière de me douter que c'était elle...
Marine se remémore alors l’épreuve difficile qu'elles ont
été amenées à partager et qui l'a profondément bouleversée, d'autant qu'à cette
époque ses relations avec Gaëlle s'étaient pour le moins distendues.
Elle se souvient du coup de fil d’une infirmière du CHU de
Brabois au beau milieu d'une nuit de janvier, elle avait trouvé l'adresse et le
numéro de téléphone sur l'agenda de Gaëlle, dont l’adresse n’était pas remise à
jour.
C'est bizarrement la première fois que Marine et Gaëlle
parlent ensemble de cet épisode difficile. Marine raconte à son amie l'état
dans lequel elle l'a trouvée quand on lui a permis de la voir, dans sa chambre
d’hôpital. Elle avait de la fièvre, délirait... Un prénom revenait constamment
dans ses délires : Rozenn...
Marine n’est pas avare en détails sur le comportement de
Gaëlle, elle raconte comme pour se libérer du poids de souvenirs non partagés.
Sa voix se teinte d'émotion à mesure qu'elle décrit cette fille malade qui
gémit, crie, implore le retour de Rozenn, crie l'aimer entre chaque quinte de
toux. Cette fille qui a même réussi à tirer la larme à l’œil à une petite
infirmière stagiaire attendrie par son amour suicidaire...
Les souvenirs que Marine réveille sont durs pour Gaëlle, c'est
tout un pan de sa vie qu'elle a préféré occulter.
- Dans ton délire, tu m'as suppliée de
l'appeler... tu disais que tu pouvais pas vivre sans elle, que tu voulais
mourir...
J'ai fouillé ton agenda et j'ai trouvé un numéro face au
seul prénom de Rozenn. J'ai appelé, je suis tombé sur le répondeur de M. &
Mme Mallaury... J'ai compris... j’ai pas laissé de messages, je me suis
contentée d'aller la voir à l'I.U.T. le lendemain...
Je me souviens, elle avait des première année...
/.../
Une nuit étoilée…
- 1 –
Nathalie
Delval était ma plus ancienne et d’ailleurs la seule vraie amie que j’ai jamais
eue…
Nous
nous étions tout simplement connues au collège, dans cette vieille bibliothèque
aux étagères comblées à ras bord de vieux livres côtoyant aussi bien les
« Tout l’Univers » que les magazines d’Histoire et de Sciences dont raffolait
la responsable du CDI - dont les lunettes semblaient aussi antiques que les
étagères…
Malgré
nos trois ans d’écart, entre Nath et moi, cela avait été un véritable coup de
foudre amical, on passait notre vie ensemble à tel point que nos parents
respectifs se voyaient tour a tour flanqués d’un enfant de plus… Nous faisions
nos devoirs ensemble, se faisant réciter les leçons mutuellement, j’entraînais
Nath à travailler. J’avais un an d’avance, j’étais plutôt bonne élève, pour le
plus grand bonheur de la mère de Nath qui ne supportait pas ses redoublements
liés au manque de travail. Nous nous abreuvions de cassettes vidéos louées au
vidéoclub du quartier, regardant jusqu’à l’épuisement de la bande vidéo
« la Boum Episode 1 & 2 », et « A nous les Garçons »,
nos films cultes. Nous ne manquions
jamais la sortie de Podium, nous partageant les posters centraux des chanteurs
en vogue de l’époque et nous lisions non sans émotion la rubrique du Docteur
Podium qui répondait aux questionnements existentiels de tous les pré-acnéiques
que nous étions. Et puis Nath était passée à l’action dans ce registre, alors
que moi, je continuais à lire Podium ou bien écoutais les récits détaillés des
frasques de ma meilleure amie…
A
notre entrée au lycée, nous avions réussi à convaincre nos mères d’aller
trouver le Proviseur afin que celui ci nous mette enfin dans la même classe…
nous avions eu gain de cause !
Nous
nous étions toutes deux orientées vers la filière littéraire et malgré nos
passe-temps qui commençaient à diverger, notre amitié restait sans failles. Moi,
aux sorties en boum et au shopping en bande, je préférais la solitude,
l’évasion par les livres, les salles obscures où je n’allais plus voir des
navets pour pré-pubères… L’été entre la Seconde et la Première, au cours d’un
petit boulot de vacances, Nath avait rencontré un type qui lui avait promis
monts et merveilles avant de la mettre enceinte. Elle avait mis au monde une
petite Romane Desprez que son père avait abandonnée un an plus tard. Le schéma
de répétition puisque Nath n’avait que peu connu son père, mort très jeune.
Pendant
ce temps, j’étais à la Fac, à Nancy ; nous nous voyions moins par
conséquent. Nathalie avait placé Romane chez sa mère dans les Vosges. Elle ne
la voyait que très peu, ce qui engendrait quelques disputes entre Nath et moi
les rares fois où nous nous voyions, je ne comprenais pas qu’elle sacrifie son
enfant à sa carrière parisienne. Le jour où je fêtais mon agreg, Nath arrosait
une belle promotion chez « @ctua ». Nathalie cherchait l’amour de
bras en bras, avec une vie de célibataire parisienne accomplie, mais sa vie
nocturne ne lui apportait aucune grande trouvaille.
De
mon côté, après deux ans d’attente, sans réelle conviction, je décidais enfin
d’accorder à Marc, le premier garçon à qui j’avais donné mon cœur et mon corps,
ce qu’il attendait depuis longtemps : la vie commune.
Nous
avions investi dans une petite maison prés de Nancy, à une vingtaine de
kilomètres du lycée où j’avais été affectée.
Deux
années avaient passé sans que l’on se voit, mais un mot rappela Nath à mon bon
souvenir, si besoin était, tant sa présence était quotidienne malgré l’absence
physique…
Nath
m’annonçait par le biais d’un mot très
bref qu’on enterrait sa mère l’après midi même. Je n’avais eu que le temps de
prévenir le lycée de mon absence avant de filer vers Epinal. J’étais arrivée à
l’église au moment même où les portes se refermaient sur une petite foule de
villageois et les quelques membres de la famille de Nath.
Après
l’enterrement, nous nous étions retrouvées dans la petite maison de sa mère, où
nous avions partagé tant de moments. Je me sentais bien dans cette petite
maison ouvrière. J’y avais vécu tant de moments doux auprès de Nath et de sa
mère, des moments familiaux que je ne connaissais pas au sein de mon propre
foyer. Nath m’enviait notre grand appartement au cœur d’Epinal, ses meubles et
sa déco style british, nos vacances à Saint-Malo en été et aux Ménuires en
hiver. Elle ne comprenait pas que moi je puisse envier sa petite vie tranquille
auprès de sa mère et de ses sœurs. Comment pouvait elle comprendre qu’à moi il
me manquait l’essentiel : une vie de famille. Un père si souvent absent,
une mère prof de Fac, si exigeante et insatiable vis à vis de mes résultats…
Nath ramenait un 18, sa mère lui payait l’apéro, et si c’était moi qui le
ramenais, j’avais droit au même traitement… A la maison, je n’étais même plus
fière, un 18 me valait « Si tu as été capable d’avoir un 18, tu aurais pu avoir un 20... »
La
maison n’avait pas changé depuis notre adolescence, la même atmosphère y
régnait, ne manquait qu’une présence, si forte et si douce… Je revoyais alors
Romane que je n’avais connue que bébé, j’avais été surprise par son regard
immensément vert, si douloureux. Romane n’avait encore pas prononcé le moindre
mot, en revanche son regard fixe ne me lâchait pas.
Nath
me dit qu’elle allait devoir l’élever à nouveau, ça ne semblait pas
l’enchanter…
J’étais
bouleversée par le calme et le silence de cette fillette qui restait cloîtrée
dans sa chambre la plupart du temps, ne retrouvant sa mère qu’aux moments des
repas. J’avais fait part de mon étonnement à Nath qui avait fondu en larmes
dans mes bras, me disant à quel
point elle était à bout, ne sachant plus que faire. Elle disait toute
communication avec Romane impossible, pourtant elle avait bien tenté de lui
prodiguer de la tendresse, de l’embrasser, de lui dire des mots doux, rien n’y
faisait… Romane ne sortait pas de son silence à tel point que Nath ne l’avait
jamais entendue lui dire « Maman ». Romane ne lui parlait que pour exprimer
la faim, le froid, la soif, la douleur… les besoins essentiels… Jamais Nath ne
l’avait entendue rire ou pleurer… mais le plus surprenant tout de même c’était
que Romane avait une vie scolaire et sociale tout ce qu’il y avait de plus
normal… A l’ école, rien ne la différenciait des autres enfants…
J’avais
mal jugé Nath, je la croyais indifférente alors qu’elle était juste face à une
porte que Romane lui laissait close. Nath était lasse et triste face à cette
enfant qui la punissait de l’avoir abandonnée 7 ans… D’autant plus triste que
son entourage, ses maîtresses disaient le plus grand bien de Romane, de sa
vivacité d’esprit, de sa curiosité intellectuelle, de son vocabulaire riche… toutes
ces choses dont elle privait Nath…
J’étais
rentrée sur Nancy avec un profond sentiment de tristesse pour ces deux enfants
incapables de communiquer…
Par
la suite, dans ses courriers, Nath me parlait peu de l’évolution de ses
rapports avec Romane. Nath venait de changer de boulot, elle voyait un garçon
de manière régulière, j’imaginais assez bien que Romane passait plus de temps
chez sa nounou, qu’avec sa mère. A son entrée en sixième, Romane était allée en
pension, qui d’elles deux le souhaitait le plus ?
Paradoxalement,
l’éloignement les rapprocha, peu à peu, elles apprirent à communiquer. Les
courriers de Nath se faisaient de plus en plus rares, de mon côté, je me
séparais de Marc, à qui mon sentiment amical plus qu’amoureux ne suffisait
plus. Pas plus que mon manque d’entrain à remplir un devoir conjugal, que j’ajournais
de plus en plus…
J’avoue
que je n’ai pas cherché plus que ça à entretenir mes rapports avec Nath. De
déménagements de l’une en déménagements de l’autre, nous avions fini par nous
perdre de vue complètement, alors que je m’étais, moi aussi, installée à Paris.
Nous
étions tombées dans les bras l’une de l’autre, si heureuses de nous retrouver.
Nath vivait toujours à Paris, prés du Marais avec Romane, mais passait plus de
temps dans le 15 éme avec un garçon de 10 ans plus jeune qu’elle. Romane, âgée
de 18 ans, faisait des études de Lettres à La Sorbonne.
Quand
j’appris à Nath que moi je vivais dans le 14 éme, à quelques rues de la sienne,
on se dit encore une fois qu’il n’y avait décidément pas de hasard. Nous nous
étions souvent revues sur Paris.
- 2 –
Je
suis sortie tard du lycée, l’une des dernières d’ailleurs à pouvoir me dépêtrer
des parents venus rencontrer les profs de leurs chers ados. Comble de malchance
après une dizaine de minutes de marche pour accéder à l’emplacement de parking
trouvé avec bien du mal dans l’après-midi, ma vieille Golf décide de ne pas
démarrer. Elle a rendu l’âme en silence, dans cette pénombre et cette
grisaille, elle se retire avec humilité sans tambours ni trompettes, après 15
ans de bons et loyaux services… Paris a eu raison de son endurance !
Il
est tard et l’idée de débourser une fortune pour la faire dépanner ne
m’enchante guère. La mort dans l’âme, je l’abandonne et entreprends une marche
forcée, en quête d’un taxi ou d’une station de métro.
Les
rues parisiennes sont désertes et je dois bien avouer que je ne suis guère
rassurée, le moindre bruit est source d’une décharge d’adrénaline, jusqu’au pas
du vieux monsieur descendu sortir son caniche nain pour le pissou du soir…
drôle d’agresseur !
Lassée
de cette peur panique, je me décide à appeler un taxi, je sors de mon cartable
mon portable tout en pressant le pas, mais constate une fois de plus que ma
batterie est déchargée. Courageusement, j’entreprends de traverser le parc dont
je sais qu’il me fera gagner 15 bonnes minutes de marche. Il est désert et
plutôt que de me rassurer ça m’angoisse. Puis des bruits attirent mon
attention. J’assiste alors à une course-poursuite entre plusieurs individus
cagoulés et un garçon à l’allure frêle. Lancés dans leur course, les individus
se rapprochent de moi. Prise de panique, je me tapis dans l’ombre, derrière un
buisson, la respiration bloquée. Un homme cagoulé parvient à se jeter sur le
« poursuivi » qui tombe sous le choc.
-
Arrête-toi, sale pédale !
Il
est très vite encerclé par les cinq hommes cagoulés qui le fustigent de coups
de pieds. Je suis tétanisée à l’idée qu’ils puissent se rendre compte de ma
présence. Ils profèrent des injures pleines de haine et tapent sans s’arrêter
sur la victime qui geint à chaque impact sous les insultes et les quolibets
tous visiblement liés à l’orientation sexuelle du garçon…
Le
ton monte. Les agresseurs semblent s’échauffer. Les mots fusent, le garçon est
traité de pédé, tapiole, tantouze… Il est battu… Puis l’innommable prend de
l’ampleur. L’un des hommes le relève pour le pousser sur un banc à quelques
mètres de moi.
-
C’est de la bite que tu veux ?! Tu vas en avoir !
Je
n’en crois ni mes yeux ni mes oreilles, sous les hurlements étouffés du garçon
les agresseurs homophobes le violent un à un… Comment est-ce possible… ?
Je suis tétanisée, paralysée de peur et si coupable de tant de lâcheté :
je laisse ce garçon subir les pires humiliations sous les insultes, les coups,
sans le moindre geste…
Je
me recroqueville et sursaute à chaque coup qu’il reçoit. Je reconnais soudain
un bruit entendu dans des séries policières, celui de l’ouverture d’un cran
d’arrêt.
-
Tu vas nous sucer maintenant sale pédé… ! Et pas de connerie, sinon on te
tranche la gorge !
L’encerclant
toujours autour du banc, sexe à la main, les hommes rient entre eux, la victime
en profite pour se relever et courir tant bien que mal. Ils le laissent partir,
faire quelques mètres dans le parc, à nouveau ils se lancent à sa poursuite et
le rattrapent sans mal. Alors, tranquillement l’un des hommes sort une matraque
de sa poche.
-
On va te faire passer l’envie de te barrer sale pédé !
En
deux temps trois mouvements, la matraque s’abat violemment sur un genou du
garçon, lui arrachant un hurlement de douleur, puis après quelques secondes, sur
l’autre et il s’écroule de toute sa hauteur sur l’herbe. Avec encore plus de
hargne, ils se ruent à nouveau sur lui et alors que deux le décollent de terre,
celui qui a le cran d’arrêt lui tranche la gorge. Au moment où des jets de sang
giclent de sa carotide, je sens mon propre sang se vider de ma tête pour
descendre à mes pieds…
Quand
je reviens à moi, je ne sais pas où je suis, c’est pourtant toujours le même parc.
Il est plus calme, à vrai dire il n’y a plus personne. Il pleut. Je mets du
temps à comprendre ce qui m’est arrivé. Je regarde autour de moi, rien ne laisse penser que l’innommable vient
de se passer ici…
Je
suis pétrifiée, désemparée, ne sachant ni que faire, ni où aller. Je me relève
avec mal et me saisis de mon cartable que je serre contre moi. Puis je marche
longtemps, avec peine, la tête vide de toute pensée.
Soudain,
je me retrouve dans une rue que je connais. J’y suis déjà venue avec Nath, dans
une boutique et je me souviens que l’appart où elle vit avec Romane est dans
une rue parallèle. Sans trop y réfléchir, j’entre dans l’immeuble, je monte les
3 étages avec peine, sans même savoir si Nath sera là, sans même savoir l’heure
qu’il est.
Il
me faut sonner trois fois avant que la porte ne s’ouvre. Une jeune femme se
tient devant moi, et son regard immensément vert m’indique qu’il s’agit bien de
Romane. La petite fille est devenue femme. Une femme qui ne porte qu’un Tee-Shirt
« Marcel » et un jean visiblement enfilés à la hâte. Elle me regarde
hagarde et tétanisée.
-
Bonsoir… je suis Emeline… l’amie de Nath…
-
Oui… oui… je vois bien… mais…
Elle
paraît avoir le plus grand mal à trouver ses mots, passe nerveusement sa main
dans ses cheveux blonds, courts, un peu hirsutes.
-
Qui c’est ??!!
La
voix qui vient de crier fait son apparition, ce n’est pas Nath, il s’agit d’une
jeune femme à peine plus habillée que Romane, plus petite et brune au regard
noir. Je remarque tout de suite un tatouage dans son cou, un piercing à
l’arcade sourcilière et un au menton. Son regard est méfiant. Romane se tourne
vers elle et me présente comme une amie de sa mère. Soudain elle semble
reprendre pied dans la réalité.
- Entrez, entrez…
J’ai
si froid que la chaleur de l’appartement me surprend. Les deux filles me
regardent des pieds à la tête, alors que j’entre.
La
fille achève de s’habiller, pendant que Romane et moi nous regardons avec
surprise, puis elle ouvre à nouveau la porte.
-
Ne partez pas à cause de moi…
-
Non ne vous inquiétez pas… de toutes façons je partais ! Hein,
Romane ?
Romane
ne répond pas et la fille sort après un bref baiser sur ses lèvres. Mes
soupçons quant à la nature de leurs relations se confirment et j’en ressens une
certaine gêne. Romane m’invite à la suivre dans l’appartement, je me laisse
tomber sur le canapé où règne un désordre fort significatif. Elle s’assoit sur
un fauteuil, face à moi, et plante son regard dans le mien. Ce regard est empli
d’émotion, il me touche.
-
Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
Alors
que ma gorge se noue et que mes larmes coulent, je lui raconte les quelques
bribes de souvenirs qui me restent de ces salauds venus certainement "casser du
pédé" dans ce parc que Romane me confirme être un lieu de drague homo. De la
torture et de l’agonie horrible de ce garçon sous mes propres yeux. Et puis ma
honte face à ma lâcheté éclate en sanglots. Sa mâchoire se serre, je la sens
révoltée.
-
Mais non… Qu’auriez vous pu faire ?
Seule contre des hommes cinglés et armés… qui plus est abreuvés de haine et
d’intolérance ! Mais il faut témoigner… On va aller à la police… je vais
m’occuper de vous…
-
Non…
L’idée
de la police ne m’enchante guère… J’ai froid. Je me sens sale, lâche et
minable. Je me surprends à frotter mes mains l’une sur l’autre avec vigueur,
comme pour me décrasser. Romane le remarque.
-
Vous ne voulez pas aller témoigner ?
-
Non… je n’en ai pas la force… pas maintenant…
-
Ok on verra ça demain, en attendant, venez prendre un bon bain…
Je
suis Romane dans la petite salle de bains dans laquelle trône une baignoire
sabot. Alors qu’elle m’invite à me déshabiller, elle disparaît pour m’apporter
des serviettes et gants propres et son peignoir. Je l’observe pendant qu’elle
s’affaire à me tirer un bon bain mousseux.
Romane
sort pour me laisser me déshabiller et profiter du bain dans lequel je me
frotte énergiquement, à sang. Si je pouvais m’arracher la peau, je le ferais.
Je reste longuement ainsi, prostrée dans mon bain.
Soudain
j’entends Romane frapper, me demandant si elle peut entrer. C’est tout de même
un peu gênée que je la laisse me rejoindre. Son regard est doux, plein
d’empathie. Elle voit le mien plein de larmes et aperçoit mon bras rouge de
griffures. Elle le caresse légèrement de la paume de la main avec douceur.
-
Vous ne pouviez rien faire… Si vous étiez intervenue… vous seriez morte… peut
être dans les mêmes conditions…
Je
secoue la tête négativement. Romane me prend la main dans la sienne et la garde
enserrée avec douceur, avant de me tendre le peignoir et de m’inviter à sortir
du bain.
Elle
me précède dans la pièce où je vois qu’elle a remis de l’ordre.
-
J’ai essayé de joindre Nath… je n’y arrive pas…
-
Ce n’est pas grave… tu veux bien m’appeler un taxi ?
Elle
se retourne précipitamment vers moi.
-
Tu n’y penses pas ?! Tu vas rester
ici !
Je
suis surprise de son tutoiement, elle autrefois si distante, je n’arrive pas à
reconnaître en cette jeune femme pleine d’assurance l’enfant farouche et muette
que j’ai connue.
-
As tu faim ? Soif ? Tu as dîné ? Tu veux que je te prépare un
truc ?
Romane
ne tient pas en place, cette agitation ne ressemble en rien à l’enfant que
j’avais trouvée si anormalement calme.
-
Non je n’ai pas faim…
En
deux enjambées, elle se tient face à moi, approchant ses mains, et là
seulement, je remarque à quel point elle sont fébriles, tremblantes. Elle pose
sa main sur mon front avec douceur. Ce contact me touche encore… Tant d’années
sans se voir et elle se comporte avec moi avec tant de tendresse…
-
Tu as de la fièvre… Tu veux que j’appelle un médecin ?
-
Non…
A
l’idée de devoir expliquer, d’être certainement auscultée et certainement
incitée à aller témoigner, je ne me sens pas le courage. Si j’ai de la fièvre,
c’est certainement lié au froid et à l’inconfort de ma situation dans ce
buisson où je m’étais évanouie.
Avec
encore beaucoup de douceur, Romane agenouillée face à moi, me prend les mains
dans les siennes en me regardant fixement.
-
Tu vas dormir ici… Je vais réessayer de joindre Nath… et je lui dirais de
venir…
Sa
prévenance et son attention me surprennent plus encore qu’elles ne me touchent.
J’ai gardé le souvenir d’une fille beaucoup plus indifférente. Elle paraît
métamorphosée.
Je
suis Romane dans sa chambre, un endroit spacieux envahi par un large bureau sur
lequel trône un ordinateur connecté sur le net en permanence visiblement, des
livres, des papiers, des cours, des CD. De grandes étagères tout aussi combles,
des mêmes choses. Je reconnais le grand lit bateau, ce lit que Nath et moi
avons maintes et maintes fois partagé afin de nous raconter tous nos secrets.
-
Mais… et toi, tu vas dormir où ?
Romane
désigne la chambre de Nath.
-
Nath ne rentrera sûrement pas ce soir… et si elle rentre, elle devra me
supporter !
Je
me couche, toujours enveloppée dans le peignoir prêté par Romane qui éteint la
lumière après un bref baiser sur mon front. J’ai du mal à m’endormir. Je suis
aux aguets. Chaque bruit me stresse. Et puis j’entends Romane rejoindre la
chambre de Nath, je la devine regardant la télé. Ca me rassure de la savoir si
prés, ça m’apaise. Mon sommeil est pourtant agité. Soudain, je me réveille en
sursaut et dans la pénombre, je vois Romane endormie sur le fauteuil au bout de
son lit. Elle m’a veillée.
Je
me sens honteuse et appréhende le tête à tête à son réveil. Je veux me lever
sans bruit, mais le lit émet un horrible grincement. Romane se réveille en
sursaut, les traits fatigués, elle n’a pas dû beaucoup dormir.
-
Comment allez vous ?
Tiens
la voilà qui recommence à me vouvoyer ! Comment je me sens ? Un
soupir m’échappe.
-
Boff… comme quelqu’un de lâche qui a laissé un homme souffrir et mourir sans
bouger…
Visiblement
gênée, elle me coupe la parole.
-
Vous devriez aller à la police aujourd’hui… ça peut aider… à retrouver ces
bâtards !
Son
regard est violent, ses mots aussi, elle se lève brusquement, les poings
fermés.
-
Je vais vous accompagner, si vous le voulez…
Romane
a raison, je ne peux qu’en convenir. Elle me propose un soutien dont j’ai grand
besoin, elle m’accompagne et se montre d’une gentillesse extrême. Elle me
consacre son temps, sa douceur, allant même jusqu'à annuler des rendez-vous, ne
plus répondre à son portable qui, à en voir son activité, est celui de
quelqu’un qui a une vie sociale des plus chargées.
Je
crois comprendre aux bribes de conversations que Romane n’a pas de vie
amoureuse stable. Comme sa mère, à une époque, elle semble passer de bras en
bras, à la différence prés que Romane semble préférer les bras des femmes à
ceux des hommes ! Mais à l’instar de sa mère, Romane paraît avoir du
succès et avoir une vie nocturne animée…
Je
me sens plutôt flattée que Romane délaisse cet agenda chargé juste pour prendre
soin de moi. Elle me raccompagne chez moi et en chemin découvre un texto de
Nath sur son portable qu’elle a fini par couper.
-
Ben voilà ! Jamais là quand on a besoin d’elle ! Elle est à Deauville
avec son mec pour le week-end !
Sous
ses airs surs d’elle, Romane garde une rancœur contre une mère qui ne s’est pas
toujours occupée d’elle et qui vraisemblablement n’a pas toujours su être là
quand elle en avait besoin.
J’erre
dans mon appart, incapable de savoir m’attacher à une activité et je sens le
regard de Romane qui me poursuit. Je ressens le besoin d’être seule, même si
cela m’effraie.
J’invite
Romane à s’occuper de ma voiture et c’est sans hésitation qu’elle me confie
avoir un ami qui bosse dans un garage, qu’elle attrape mes clés pour sortir
s’acquitter de cette mission.
-
Reposez vous… je m’occupe de tout… et je reviens…
-
Non… Romane… c’est gentil… mais j’ai besoin d’être seule et puis toi, tu as
besoin de te reposer…
-
Ok… je vous laisse mon numéro de portable… au moindre truc… quelle que soit
l’heure… n’hésitez pas… et puis voilà mon e-mail et mon identifiant de
messager… on a le même, je crois… Maman tchatte avec vous des fois…
-
Oui… je l’ai…
Elle
s’approche alors, pose ses lèvres sur ma joue et après un regard intense que je
ne sais soutenir, elle s’évapore dans la nature.
- 3 –
J’ai
essayé toute l’après-midi de m’affairer, de me mettre sur mes cours, de
corriger des copies, de lire… rien n’y faisait… J’ai mangé sans grande faim et
là je suis installée face à l’ordinateur que je connecte au net. Au milieu du
flot de messages que me libère une boites aux lettres pas assez ouverte, il y a
un message de Romane. Elle espère que je vais bien, dit ne pas avoir osé me
téléphoner par peur de me réveiller. Elle s’est occupée de ma voiture. Elle dit
que je n’hésite pas à la contacter, elle dit qu’elle est là. Elle dit tellement
de choses qu’elle me manque. Je retrouve son identifiant : « Innersmile ».
Je l’entre dans mon messager et bien sûr elle est connectée, grâce à la magie
du câble ! Mais est-elle devant son ordinateur ?
Je
frappe sur mon clavier un « coucou » peu convaincu. Effectivement on
ne me répond pas.
Je
me lance avec curiosité dans la lecture de son profil, je me sens un peu
voyeuse, ça me gêne mais c’est si excitant de découvrir ces informations
non officielles.
« Goudou
à 12000 % - Mi butch, mi le reste – Célibataire dans l’âme – Ame en liberté – Cœur en latence - En recherche
permanente du grand frisson – Plutôt Pulp-techno que Dépôt-Baise à gogo - Pas
coincée mais pas branchée SM – Etudiante en Lettres - Carrément allergique aux cartésiens –
Innersmile parce que Texas – Texas parce que Sharleen – Sharleen parce que brune
aux yeux verts de gris – Brune aux yeux vert de gris parce que… secret garden
»
J’avoue
que je ne comprend pas la moitié du message, et ce aussi bien dans les mots que
les évocations… Un seul détail me frappe, le « brune aux yeux vert de
gris » me rappelle le visage que je vois chaque matin dans mon miroir. Je
me dis que ce doit être un pur hasard.
Une
adresse internet succède au profil. C’est un salon de discussion lesbien à ce
que je vois. Toujours poussée par ma curiosité je décide d’y entrer avec un
pseudo en rapport avec le sien « Texas ». Il y a là une vingtaine de
filles qui ont l’air d’échanger même si les bouts de phrases qui se suivent me
paraissent sans queue ni tête. Je risque un bonjour auquel on me répond. Et
puis toujours poussée par ma curiosité, je demande si quelqu’un a vu « Innersmile ».
Une fille, « Lifetime », s’intéresse illico à moi, me demandant d’où
je connais « Inner », ce que je lui veux. Elle paraît agressive,
comme jalouse. Une autre « Léa » s’en mêle, me disant qu’il ne fait
pas bon s’attaquer à « Inner » si l’on n’a pas les reins solides…
Elle ajoute de ne pas s’inquiéter des crises de jalousie de « Life ».
Je demande des explications quant aux « reins solides » et Léa
déclare qu’Inner est une adorable sirène au chant démoniaque sur laquelle
nombre de coeurs tendres ont fait naufrage sans qu’elle ne jette une seule
bouée à la mer… L’image est jolie et a le mérite d’être éloquente. Léa ajoute
que « Life » est une des dernières naufragées en date…
Je
mets un terme à la conversation car mon messager sonne, c’est Romane qui me
répond par un « coucou ». Elle s’excuse de n’avoir pas répondu plus
tôt, elle « matait un DVD de filles
super cool qu’une copine lui a passé ». Elle me dit être contente que je
l’appelle, elle ajoute un smiley clin d’oeil, me demande comment je vais…
Je
lui avoue être choquée et la distance du clavier aidant lui confie qu’au delà
de la culpabilité, subsiste ma peur, ma crainte à chaque bruit. Je lui avoue
que seule dans mon grand appart, je ne me sens pas bien.
Romane
me propose de venir, ça me gène et pourtant j’en ai tellement besoin. Je refuse
tout de même ne voulant pas passer pour la copine « boulet » de sa
mère. Je lui dis qu’il me faut prendre sur moi. Elle insiste et je finis par
accepter, lui envoyant un taxi.
Une
demi heure plus tard environ, Romane est là, à ma porte. Je suis sûre que c’est
elle et pourtant je ne parviens à aller ouvrir, pétrifiée de peur. Elle frappe
pourtant doucement, puis sa voix se fait entendre, douce. Je regarde par
l’œilleton, elle est devant ma porte, vêtue d’un large pantalon d’homme,
habillé, d’un blouson en jean et d’une chemise blanche. Ses cheveux sont moins
hirsutes que la veille.
-
Emeline… c’est moi, Romane…
J’ouvre
enfin, elle me fixe intensément, je comprends que mon visage doit être figé par
la peur. Elle me bouscule pour entrer, referme la porte au verrou et prend ma
main dans la sienne. Elle la serre. La cramponne.
-
Ca va, Emeline… c’est moi…
Rassurée,
je la précède dans le salon, sans même me rendre compte que je tiens toujours
sa main. Nous nous asseyons sur le canapé, ce n’est qu’à ce moment là que je la
lâche.
Elle
me regarde avec inquiétude. Visiblement, mon visage doit exprimer une sacrée
peur à voir à quel point le sien reste figé.
-
Tu dois en avoir plus que marre de la copine de ta mère…
-
Pas du tout, Emeline… au contraire… !
Cette
révélation me touche et me gêne à la fois, je croise son regard et elle se
reprend, bafouillant qu’elle est contente d’être là ; d’un coup je la sens
moins à l’aise. Je me rends compte que jusqu’alors je n’ai vu Romane que comme
la fille de mon amie et là, je la regarde d’un œil nouveau. Je vois une jeune
femme plutôt jolie, qui visiblement plait aux filles, qui manifestement
collectionne les conquêtes. Mais au fond, qui est-elle ?
-
C’est étrange qu’on se connaisse si peu, en fait…
-
Oui…
-
Tout ce que je sais de toi, c’est ta mère qui me l’a appris…
-
Oh … quelle horreur ! En somme vous
en savez plus depuis quelques heures que ce que Nath a pu vous dire en 19 ans…
Son
regard s’attriste, j’avais oublié la pauvreté de ses racines et je me souviens
de ce regard croisé à l’enterrement de sa grand-mère. Je me perds dans mes
pensées et c’est sa voix qui soudainement me ramène à la réalité, une voix
évasive et hésitante.
-
Je n’arrive pas à comprendre que vous soyez célibataire…
Je
croise alors le regard brillant qu’elle pose sur moi. Il me bouleverse. Romane
pince ses lèvres comme si elle regrettait des mots lâchés trop vite.
-
C’est tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le
sujet m’embarrassant, je détourne l’attention en me levant.
-
Veux-tu boire quelque chose ?
-
Oui… un verre d’eau…
Je
vais lui servir un verre d’eau et à mon retour, Romane me regarde toujours avec
insistance.
-
Mais vous… enfin vous viviez avec un mec à une époque, à Nancy… non ?
-
Je… oui…
Devant
son regard persistant, je comprends qu’elle attend plus qu’un « oui ».
-
Ca n’a pas marché… Enfin, je veux dire, ça ne collait pas…
Elle
me fixe avec attention et je ne sais pourquoi je me laisse aller à me livrer.
-
Enfin, je sais pas… j’ai jamais rencontré le… le « grand frisson »
comme on dit… Je crois que je ne suis pas faite pour toutes ces sensations décrites
dans les livres et les films… Marc,
je l’aimais en copain… ça me suffisait… Le grand Amour et le grand frisson, ça
doit pas être mon truc… Moi, je suis certainement destinée à vivre des petites
choses… des petits frissons, des petites histoires…
Soudain,
je croise son regard perçant et troublant qu’accompagne un léger sourire
malicieux qui m’arrête.
-
C’est marrant… c’est aussi ce que je me disais avant de connaître la douceur
d’un corps de femme…
Le
regard qui accompagne la phrase prononcée avec une grande douceur me percute en
plein vol alors que debout face à elle, je l’invitais à aller nous coucher…
Le
regard que suscite ma question chez Romane, est indescriptible tant il m’émeut.
Romane me suit jusqu’à ma chambre. Je sais que je pourrais lui proposer de
dormir sur le clic-clac mais sa présence m’apaise. Je sais aussi que lui
proposer de dormir avec moi peut être interprété comme une invite. Je ne sais
plus quoi faire pour le coup. Elle le sent.
-
Vous savez… j’ai beau être goudou, je sais dormir prés d’une femme sans lui
sauter dessus…
Je
suis morte de honte, Romane a deviné mes inquiétudes. Je tente de masquer ce
moment de doute qu’elle a suspecté.
-
Je n’ai pas peur…
-
Je n’ai jamais fait à une femme plus que ce qu’elle désirait…
A
ces mots, Romane se débarrasse de sa chemise, puis elle achève de se
déshabiller, ne conservant qu’un débardeur et une culotte, découvrant un corps
robuste et musclé.
De
mon coté je vais enfiler un pyjama à la Salle de Bains et quand je reviens, la
trouve allongée.
-
Vous avez un côté préféré ?
-
Non, pas particulièrement… et toi ?
-
Oh non ! Vous savez, moi j’ai pas d’habitudes…
-
Je me doute…
J’ai
répondu trop vite, Romane me regarde avec suspicion. Qu’est ce qui peut bien me
faire dire que je sais qu’elle n’a pas d’habitudes… ?!
-
Ah oui ? Vous vous doutez de quoi ?
-
Eh bien…
Je
suis affreusement gênée, il me faut faire le tri entre ce que je suis censée
savoir et ce que j’ai su par ma curiosité, et ce illico !
-
J’ai cru comprendre que ta vie amoureuse est plutôt… instable…
-
Peut-être tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le
sourire malicieux qu’elle m’adresse est empreint d’une complicité qui semble
s’instaurer de soi même… à la vitesse grand V !
Maintenant
couchée à ses côtés dans mon grand lit, j’éteins la lumière mais la nuit est
claire, c’est la pleine lune.
Je
ne suis pas si fatiguée en fait, et j’ai envie de percer le secret de ce regard
profond.
-
C’est qui la fille d’hier soir ?
-
Oh… une fille avec qui on a partagé un moment… sympa… on va dire…
-
Et un moment sympa ça va jusqu’où ?
Elle
doit me trouver affreusement ringarde, mais j’assume ma « ringardise »,
je veux savoir, je veux découvrir, je veux comprendre... Je la vois sourire. Me
trouve-t-elle audacieuse dans mes questions ou bien naïve dans mon cheminement
de pensée ?
-
Un moment sympa… ça va du verre qu’on échange dans un bar de filles aux
caresses qu’on échange dans un lit… Et puis si c’est vraiment sympa ça peut se
renouveler… Enfin ça dépend des filles… Parce que je suppose que tu as bien
compris que ce sont exclusivement les filles qui réveillent mes sens…
La
phrase malicieuse placée sur le ton de la confidence est accompagnée d’un
regard encore plus profond qu’il ne peut l’être ordinairement.
-
Et celle d’hier soir ? Elle était de celles avec qui tu partages
quoi… ?
-
Eh bien… pour tout te dire… on s’est rencontrées sur le net. Sur un chat de
filles. Elle m’a branchée. Bon… j’avoue que je me suis pas faite prier non
plus… On s’est données rancart aux Scand’. Elle m’a plue et moi aussi. On est venues
chez moi, et…
-
Et ?
Je
me rends compte que ma curiosité frise l’indiscrétion et me dis qu’elle
pourrait m’envoyer balader, comme une sale petite voyeuse, mais elle ne le fait
pas.
-
On a fait l’amour… et puis quand tu es arrivée, je venais de lui dire qu’on ne
se reverrait pas…
-
Pourquoi ? Ce n’était pas… agréable… ?
-
Si… c’était même très bon…
-
Alors… ?
-
J’aime pas les filles qui veulent se caser avec moi… Moi, tout ce que je
voulais c’était passer un moment sympa avec elle… Parce qu’avec toutes ces
filles, ça n’ira jamais jusqu’à « partager le même nid douillet »…
Je
regarde avec surprise son air déterminé qui accompagne ces déclarations.
-
Et tu n’as jamais été amoureuse ?
Un
silence lourd s’ensuit, Romane paraît réfléchir à ce qu’elle va répondre.
-
Si… J’avais 8 ans… et pour la première fois j’ai vu le regard tendre et doux
d’une belle jeune femme posé sur moi… un regard vert de gris… mais j’étais une
petite fille, et vous… une femme déjà charmante… qui ne voyait en moi qu’une
petite fille.
Je
suis surprise par la confession de cette enfant farouche, mais il est aisé de
comprendre les raisons qui ont pu pousser un enfant en mal d’amour à s’attacher
à une femme maternelle et tendre.
-
Je l’ignorais…
-
Personne ne l’a jamais su… J’ai
19 ans et je n’ai jamais connu l’amour… Si je meurs demain, je n’aurais rien
fait et je ne laisserai personne…
Sa
voix est grave et fataliste, bouleversante. Je me sens gagnée par une émotion
que je ne parviens à comprendre.
-
Pourquoi dis tu ça ? Tu ne penses pas à ta mère…
-
Oh… Nath… j’ai toujours été une charge pour elle… plus un boulet qu’une
bénédiction…
-
Tu n’as pas le droit de dire ça ! Nath t’aime puissamment…
Je
m’insurge que Nath ne sait peut être pas se comporter en mère ordinaire mais
qu’elle l’aime.
Romane
ne répond pas et je ne sais comment interpréter ce silence, mais me tournant
vers elle, je vois que son visage est baigné de larmes. Il y a en elle des
cicatrices, plaies ouvertes, qui ne se décident pas à se refermer… Sans que j’y
pense ma main se met à caresser son visage et ses cheveux courts.
-
Elle a fait des erreurs… mais elle était si jeune… !
Romane
pleure toujours et c’est impressionnant de voir ses larmes rouler en silence
sur ses joues, ses yeux immensément verts perçant la nuit. Je m’approche d’elle
et la prend dans mes bras, Romane s’y glisse sans réticences.
Ce
contact m’apaise tout autant qu’il me trouble, je me sens parcourue par des
milliers de petites ondes électriques, comme si nos peaux se reconnaissaient.
Nous sommes blotties dans les bras l’une de l’autre, je crois que nous en
avions autant besoin, elle que moi. Je commence à déposer de doux baisers sur
son visage, dans son cou. Si j’y pensais, je me dirais peut être que mes gestes
sont ambigus, tendresse maternelle ou amoureuse ? Je me refuse à y penser.
Romane
répond à mes baisers avec une sensualité sans commune mesure, sa bouche se perd
de ma gorge à mon menton, en passant par mes joues, alors qu’une main caresse
ma nuque et l’autre mes côtes. Son corps
se met à onduler contre le mien, je me rends bien compte qu’elle a envie de
moi, un trouble immense me gagne.
Je
suis bouleversée par les sensations qui m’envahissent alors. Je devrais
m’enfuir de ses bras, mais les émotions qui m’étreignent sont si fortes... Ses
baisers sont de plus en plus voluptueux, ses lèvres sont si prés des miennes,
son souffle contre ma peau est si délicieux, ses soupirs m’ensorcèlent. Elle
est maintenant au dessus de moi, ses mains s’égarent sous la veste de mon
pyjama qu’elle déboutonne avec dextérité. Ses baisers s’enhardissent maintenant
autour de ma bouche, qu’elle semble prendre un malin plaisir à éviter, ses
lèvres titillent la commissure des miennes.
C’est
intolérable, je n’en peux plus… je tourne mon visage, venant ainsi à la rencontre
de sa bouche, nos langues se mêlent. Jamais un baiser ne m’a procuré autant
d’émotions, jamais une langue n’a su provoquer en moi autant de trouble. Le
désir se fait de plus en plus lancinent, je ressens ce que j’ai déjà lu dans
des livres sans jamais comprendre ce à quoi cela pouvait bien correspondre,
j’ai une barre en bas du ventre…
Romane
baise mes lèvres avec une fougue et une volupté qui me renversent, une de ses
mains effleure alors la pointe d’un sein qui frissonne à ce contact, je la sens
tressaillir aussi. Sa main continue à effleurer et je sens le tissu érectile
qui surplombe mon sein se dresser comme pour aller à cette rencontre qu’elle
tarde à mettre en place. Mon cerveau se déconnecte comme rarement, ses mains
sur mon corps, son corps qui ondule contre le mien me mettent dans tous mes
états. Alors je sens ses lèvres glisser de ma bouche à mes seins qu’elle baise
délicatement avant de les prendre un à un à pleine bouche, resserrant son étau
un peu plus à chaque succion pour mon plus grand plaisir, un plaisir que je ne
cherche pas à dissimuler. Parfois quand je me ressaisis l’espace d’un instant
je m’entends gémir pendant que son visage s’affaire autour de ma poitrine. Et
comme si cela ne suffisait pas, une de ses mains me caresse le ventre, là où la
barre sévit, c’est insupportable de douceur… Sa main descend peu à peu entre
mes cuisses où elle se fait plus aérienne, c’est de plus en plus insupportable…
Le désir me ronge le ventre comme jamais…
N’en
pouvant plus, je plaque moi même sa main entre mes cuisses pour la retirer tout
aussi vite.
Un
violent flash vient d’envahir mon cerveau ! Cet homme tombant sous les
coups… Cet homme dont le seul crime était d’aimer d’autres hommes. Je m’apprêtais
à commettre ce même « crime »… Et la peur remplace illico le désir
qui brûlait mon ventre il y a quelques secondes encore. Je suis tétanisée.
Romane, apeurée par les spasmes et la contracture de tous mes muscles, me prend
le visage entre les mains. Elle s’écarte de moi et je m’apaise, puis éclate en sanglots.
Romane
me présente ses excuses immédiatement, elle est désolée, s’en veut d’être si
conne. Je l’arrête. J’ai honte de ce qui vient de se passer et de la
frustration que je nous inflige.
-
Excuse moi, Romane…
-
Non c’est moi qui suis conne, j’aurais du être plus patiente !
-
Oh non… j’avais tellement envie de toi, Romane…
Romane
est blottie contre moi, elle me caresse les cheveux avec douceur, me baignant
d’un regard plein de tendresse.
Je
m’assoupis.
A
mon réveil, immédiatement les images de sensualité de la nuit avec Romane me
reviennent en mémoire. Je l’observe, qui dort profondément. Comme elle est
jolie, son visage fin est calme et reposé. Cette femme qui m’a attirée comme
jamais personne n’avait éveillé mes sens, qui m’a mis dans un état de désir si
puissant est la fille de ma meilleure amie, à peine sortie de l’enfance… j’ai
honte…
A
son réveil je dois prétexter un rendez vous urgent pour la mettre à la porte.
Elle ne comprend pas que je mens, que je suis mal à l’aise. Pour elle, la
situation semble on ne peut plus claire…
- 4 -
Il
fait nuit noire. Par la fenêtre, je contemple les étoiles qui veillent la
capitale endormie.
Romane
dort dans mon lit à quelques mètres de là. J’ai réussi à l’éviter jusqu’alors…
Les jours qui ont suivi, j’ai éteint mon portable, ne répondant à aucun de ses
messages. Ne me connectant pas pour éviter qu’elle ne m’interpelle via le net.
J’ai fait l’embargo de ma propre vie.
Mais
ce soir, lors de ma connexion de relève du courrier, à peine connectée, elle
m’a prise en messager par un « Emeline » suivi de trois points de
suspension… Bêtement et lâchement, j’ai juste tapé « oui ? ».
Elle ne s’est pas découragée. Elle s’est remise à taper vite, fébrilement en
abrégé
-
Emeline… j pète les plombs…
j’en
peux + de pas avoir de t nouvelles…
pkoi
tu veux + me voir ?
tu
me manques, Emeline…
-
Romane…
-
Même si tu veux pas de mon amour, laisse moi être ton amie…
je
t’en prie m’ jette pas comme ça…
-
Romane… je ne sais plus où j’en suis…
-
Oh Emeline… ! g tant envie de sentir encore ton corps contre le mien…
g
tant envie de sentir encore ton souffle chaud sur ma peau…
g
tant envie de recueillir ton désir au creux de mes mains…
Les
évocations de Romane réveillaient en moi des émotions terribles d’intensité.
Cette gamine me trouble tellement.
-
Emeline… je te veux… Ça fait tant
d’années que j’attends ce moment…
J’ai
mal de te désirer ainsi…
Je
n’avais pu en lire plus, j’avais capitulé…
-
Viens…
Il
ne lui a fallu qu’une demi heure pour être là. Elle a du monter les escaliers
en courant car elle est arrivée essoufflée. Elle a frappé vivement à la porte
et s’est jetée à l’intérieur quand j’ai ouvert. Nous n’avons pas parlé.
Dés
son arrivée, j’ai senti un trouble incommensurable m’étreindre. Elle s’est
blottie dans mes bras avec tendresse, me suppliant de ne pas la repousser. Elle
m’a dit qu’elle m’aimait, depuis toujours, que toutes les filles d’avant
n’avaient été que des brouillons en m’attendant… pour apprendre…
Nos
pas nous ont menées directement à ma chambre. Romane m’a déshabillée en me
couvrant de caresses et de baisers. Contrairement à la première fois, elle
était très volubile me murmurant des centaines de mots doux, de mots fous, elle
était pleine de tendresse. Il ne m’a pas fallu longtemps pour que la fièvre me
gagne, la barre en bas du ventre me reprenait, je la connaissais maintenant. Je
la désirais, je la voulais. Romane le sentait et prenait un malin plaisir à
différer la réponse à mes attentes. Nues dans mon lit, nos corps se mêlaient
avec fièvre, nos bouches s’épousaient. Le désir grandissait, mon corps
tressaillait sous la caresse furtive d’une main qui ne voulait pas s’attarder
sur les zones où elle était le plus ardemment attendue. Le désir n’avait jamais
été si grand. Je me sentais fondre dans sa bouche quand une langue experte
s’attardait sur mes seins. Je retins mon souffle quand je sentis cette langue
glisser sur mon ventre alors que le corps de Romane glissait le long du mien
avec agilité. Romane vint nicher sa bouche là où nul autre ne l’avait jamais
nichée. J’étais gênée à l’annonce imminente de cette caresse inconnue, qui me
semblait bien plus osée encore que la pénétration d’un sexe d’homme en moi. La
bouche de Romane effleurait ma peau, jusqu’à l’intolérable. Je tombais en enfer
quand cette langue experte glissa en moi comme je n’imaginais même pas possible
de l’accepter. Romane ondulait contre moi, ouvrant mon corps à elle, de sa
bouche et de ses doigts. Je sentais mon corps vibrer comme jamais, alors que la
bouche de Romane prenait, avec fièvre, possession de mon intimité. Je me
sentais prête à l’assouvissement total de mon désir et comme elle ne s’y
décidait pas encore, j’avais du l’intimer de me prendre, dans un souffle, ce
qu’elle s’empressa de faire, d’une main douce mais précise. Là je perdis pied,
je ne pensais pas un instant que les doigts qui me caressaient et me
fouillaient avec douceur étaient ceux de la fille de ma meilleure amie, fille
qui avait - qui plus est - 16 ans de moins que moi. Heureusement que je n’y
pensais pas… Romane était presque couchée sur moi et alors que sa main
s’activait à étancher mon désir, à me donner du plaisir, son visage contre le
mien, je l’entendais soupirer, gémir, jouir aussi du plaisir qu’elle me
donnait… Et moi qui n’avais jamais fait l’amour qu’avec des hommes, je me
disais « quelle formidable preuve qu’il y a autant de plaisir à donner
qu’à recevoir. » Car quelle autre forme de plaisir pouvait elle
ressentir que le partage de ce qu’elle me donnait. Mon corps réclamait. Romane
l’apaisa dans un ultime spasme, qui, les mains accrochées à mon drap me cambra,
soulevant Romane avec moi. Je m’entendis gémir, je me sentis décoller vers des
cieux encore jamais atteints.
Peu
à peu, je redescendis de l’enfer ou du paradis, peu m’importe, à l’un comme à
l’autre je ne crois guère…
Romane
était couchée contre moi et me regardait éperdue, je ne savais que lui dire… La
remercier pour ce qu’elle venait de me donner ? Lui dire que nous étions
folles ? Je la regardais sans mots dire. Et puis je me contentais d’un
soupir, avant, très égoïstement de m’évanouir d’un profond sommeil.
Il
me semble que les étoiles n’ont jamais tant brillé, soudain une étoile filante
zèbre le ciel… en signe de quoi ?
Mes
yeux me piquent. Ma gorge se noue. Je pleure. Je comprends que ma vie a
basculé. Que j’ai perdu l’amie avec qui j’ai tant partagé. Qu’elle ne
comprendra ni n’acceptera ce que je partage avec son enfant. Je comprends aussi
pourquoi en fait je suis encore célibataire. Pourquoi l’amour ne s’était jamais
réellement présenté avant… il est là… en la personne d’une jeune femme que je
connais depuis presque toujours, qui m’a toujours attendrie et émue et qui
aujourd’hui me procure des sensations toutes nouvelles…
Romane
s’est réveillée, surprise de ne pas me trouver à ses côtés.
L’instant
est venu. Il est temps…
A
mon tour de lui donner ce que je n’ai jamais su donner vraiment !
Par
cette nuit étoilée, la vie est à moi… je compte bien enfin la dévorer !
20 août 2007
Mortelle Aiguille…
L’aiguille
qu’elle avait déjà si souvent vu courir sur le cadran, lui semblait, là, avoir
un rythme effroyablement lent.
Catatonique,
les yeux rivés au plafond, plantée dans cette chambre à coucher, qu’elle
détestait autant qu’elle avait pu l’aimer, elle regardait s’égrener le temps…
Le
temps, elle l’avait amplement eu, le temps de réfléchir et de méditer sur cette
notion… Le temps, cette entité si relative, le temps si court, si long… Le
temps, ce « seul contenant qui pèse plus lourd quand il se vide »…
Oui,
elle le mesurait… depuis que sa vie s’était vidée, le temps avait pris un poids
phénoménal. Il était devenu si lourd qu’elle n’arrivait plus à le supporter…
Les
larmes avaient coulé… de rage, de tristesse et puis d’impuissance… Les larmes
avaient coulé, elles ne coulaient plus ; comme si elle s’était
« asséchée », elle ne parvenait même plus à pleurer…
Le
téléphone avait sonné, elle avait fini par le débrancher parce qu’elle ne
supportait plus de ne pas entendre sa voix au bout du fil. De toutes façons, il
lui fallait bien se résigner, elle ne téléphonerait pas…
Il
y avait déjà quatre jours qu’elle était là, comme ça, prostrée dans sa
solitude.
Quatre
jours sans aller travailler, sans même sortir, vide de tout désir, vide de
toute envie.
D’ailleurs,
seul le vide emplissait sa vie désormais : vide de son cœur, vide de
l’armoire où Line n’avait rien oublié en partant…
Si,
il y avait une chose qu’elle avait oublié pourtant, c’était de l’emmener, elle.
Oui,
ça, elle l’avait oublié… c’est clair…
Madison Avenue…
Madison, 3h30…
Comment
en étais-je arrivée là ? Sur quels sentiers escarpés m’étais-je donc
fourvoyée pour en être rendue là, aujourd’hui ?
Des
larmes au goût amer de la rage et de l’impuissance coulaient le long de mes
joues. La gauche était endolorie par l’hématome qui bombait. Le froid
commençait à m’engourdir et j’avais attrapé le sac de couchage qui traînait
dans le coffre pour m’en envelopper. J’avais remonté le volume de l’autoradio. De
la techno gonflait dans mes tympans et j’essayais de me concentrer dessus pour
ne plus penser… Ne pas penser… Surtout ne pas penser… Essayer de ne pas
imaginer… Chasser toutes ces images que mon cerveau, paralysé par la douleur,
fabriquait et superposait à la réalité passée, présente et peut être future.
Qu’est-ce que je foutais dans ma bagnole, dans ce bled paumé, devant cette
boîte pourrie, en plein mois de février, à 3h30 du mat… ?
La
scène qui venait de se passer, la soirée que je venais de vivre… tout ça,
c’était si loin de moi… tellement surréaliste… Quelle déchéance… ! Putain,
quoi, j’avais 24 ans, j’étais plutôt pas mal comme fille, gentille, un peu
chiante, parfois un peu « prise de tête », mais pas conne et plutôt
du genre romantique, tendre… Et là, la tournure que prenait ma situation était
franchement glauque… je méritais quand même pas ça…
Cette
putain de soirée me prenait la tête, je la revivais instant par instant, me
demandant ce que j'aurais dû faire d'autre, ce qui aurait peut-être fait que
j’aurais pas été dans ma caisse à t’attendre, « t’espionner » (ça
c’était ton mot !), à « veiller sur toi » (ça c’était le
mien !)…
Je
me revois encore avec mon petit bouquet, venue te chercher pour un petit dîner
aux chandelles, pour fêter les six mois de notre rencontre. Ca partait bien,
pourtant… J’avais mis ma veste noire, dont tu aimais que je t’enveloppe quand
tu frissonnais. Et là, c’était moi qui frissonnais dans cette voiture en pleine
nuit… Et toi, qu’est-ce que tu faisais, avais-tu quand même une pensée pour
moi, de temps à autres ? Ou t’abandonnais-tu en chassant toute pensée pour
échapper à la réalité ?
Le
froid m’engourdissait de plus en plus et malgré ma lutte pour ne pas céder à la
fatigue, je sentais mes paupières s’alourdir à mesure que mes idées
s’allégeaient. Soudain le sommeil avait eu raison de ces heures empilées à
lutter contre lui, il avait sournoisement profité de mon désarroi…
J’avais
été réveillée par la douceur onirique de tes lèvres, bien vite masquée par la
réalité crue de ton haleine alcoolisée qui m’avait alors éloignée de toi… Oui,
je t’avais repoussée ! Et j’avais alors croisé ton regard brillant de
détresse… Et avant même que je puisse effacer ce geste d’abandon, de rejet, tu
avais claqué la portière de la voiture. Je m’étais lancée à ta poursuite et
alors que j’attrapais ton bras, mon autre joue récolta ma deuxième gifle de la
soirée…
Maintenant
que j’étais sortie de la voiture, tu te
tenais face à moi, me fixant avec un regard plein de haine… Oh, comme il me
faisait mal ce regard ! Tu frissonnais dans ta petite robe bleue à cette
heure matinale. Qu’avais-tu fais de ta veste, mon amour ? Je t’avais tendu
la mienne, oubliant le froid, et tu l’avais prise sans un mot, tu t’y étais
réfugiée.
-
Viens, Marie… rentrons…
-
Traître… je rentrerai sans toi… !
Je
t’avais alors vu sortir de ta poche un trousseau de clefs, dont celle de ta
voiture.
-
Je vais te ramener, Marie…
-
Non !
-
Mais… tu peux pas conduire, comme ça…
J’ai
commis alors l’erreur impardonnable de vouloir te prendre les clefs des mains
et celle de ne pas être assez leste… Je t’ai laissé partir au volant de ta
voiture, morte de trouille et lasse à la fois… J’aurais pu te suivre, oui,
j’aurais pu me lancer à ta poursuite… mais me l’aurais-tu pardonné ? Il y
avait tant de sentiments dans ton regard… tant de détresse…
Sans
m’en rendre compte, ce soir là, alors que je me voulais protectrice, je venais
de me comporter comme tous ces gens… Tous ces gens qui te jaugeaient, te jugeaient,
parce que la démarche mal assurée, le regard dans le vague, la voix qui
déraillait, tu passais devant eux au retour d’une soirée où tu t’étais perdue.
Au début, quand je m’étais rendu compte de ce mal qui te rongeait, celui là
même pour lequel on te toisait, on te méprisait, à renfort d’insultes et de
mots péjoratifs lancés sur ton passage… Oh, mon amour, moi qui ne voulait que
les effacer de ta vie ces termes dédaigneux, « alcoolo »,
« poivrote », « ivrognesse », « picoleuse », tant
de mots que je voulais effacer et qu’un seul regard, un seul geste, pas encore
bien réveillé, avaient, à eux seuls, résumé… Au début, quand je m’étais rendu
compte de ce mal qui te rongeait, j’avais voulu t’aider, j’étais maladroite,
mais motivée, seule, mais déterminée, je pensais que ça suffirait… Je m’étais
trompée… C’était un total échec, il fallait bien l’admettre… Impuissante,
désespérée, pour la première fois, ce soir, j’avais baissé les bras, lasse de
me battre contre des démons tellement plus forts que nous…
La
première fois, ce fut en te laissant dans ce bar, cette boîte, où tu me
suppliais de rester avec toi quand je t’avais trouvée là, au lieu de te
préparer à notre petit dîner. Tu me suppliais de rester avec toi pour
t’entourer de mon amour alors que tu t’engluais… Pour montrer à tous les gens
alentour qu’il y avait quelqu’un dans ta vie, un « quelqu’un de
bien », comme tu disais, qui picolait pas (au 3° verre que j’avalais, tu
t’insurgeais)… Quelqu’un qui te respectait, qui t’aimait comme tu étais,
quelqu’un qui acceptait ta dépendance… Et ce quelqu’un, elle en avait soudain
eu marre de te voir dans cet état, ça lui faisait trop mal, elle voulait pas
cautionner, surtout pas… Elle s’était levée, t’avait tendu la main pour
t’inviter à la suivre… une main que tu avais refusée… Alors, elle était sortie,
elle était montée dans sa voiture et avait démarré… Non, je ne pouvais pas te
laisser comme ça, te laisser reprendre ta voiture ou bien te faire raccompagner
par Dieu sait qui… Je m’étais garée devant le bar au moment où tu en sortais.
J’avais eu un moment de joie, mais non, tu ne voulais pas rentrer, tu ne
sortais que pour voir où j’étais... Tu m’avais embrassée avec beaucoup de
lascivité, l’alcool te désinhibait complètement… pour ensuite me demander de
revenir… J’avais refusé. C’est là que tu t’étais fâchée et m’avait giflée. Je
n’avais pas bronché. Tu y étais retournée, dans ce bar pourri où tu t’égarais.
Et moi, j’étais restée là, jusqu’à ce moment, cette situation qui m’avait
totalement échappé. Tu étais partie en trombe au volant de ta golf et là,
c’était la deuxième fois, ce soir, que je baissais les bras…
Je
ne me rendis compte que bien plus tard que mon portefeuille était resté dans la
poche de la veste qui te réchauffait.
Chez moi, 8h30…
C’est
comme ça que j’ai été réveillée par la sonnerie tonitruante de mon téléphone.
C’était l’aube, j’étais naze de cette nuit passée dans ma voiture à veiller sur
toi. Une voix masculine me réveillait pour me demander si je te connaissais…
quelle question, à cette heure ! J’étais tellement dans le gaz que ça m’a
même pas surprise plus que ça… Et comme à un une vague interrogation d’un
institut de sondage, j’ai répondu « oui », j’ai cru bon d’ajouter
« c’est mon amie »… Et c’est à ce moment là seulement que cette
question, à cette heure là, me parut incongrue…
-
Y a un problème ?
-
Vous… vous… avez passé la soirée d’hier ensemble ?
La
voix semblait embarrassée, l’homme cherchait visiblement ses mots et moi,
malgré la brume qui nappait mon cerveau, je commençais à comprendre qu’il se
passait un truc pas normal.
-
Ouais… en quelques sortes… Elle est au poste… c’est ça ?
-
Je… je suis désolé de devoir vous apprendre ça…
Soudain,
il reprit une voix très pro, très impersonnelle, très détachée et grave à la
fois pour m’annoncer le truc le pire qu’on m’ait jamais annoncé de ma vie.
-
Marie Delval a été victime d’un accident de la voie publique cette nuit… On l’a
trouvée à l’entrée de Merlieux vers 7h00 du matin… Elle avait déjà succombé à
ses blessures… Je suis désolé…
Je
n’en sus pas plus, le combiné m’était tombé des mains… mon cœur s’était déchiré
en deux… tout pouvait s’écrouler autour de moi… Tu étais morte…
Mon
amour, tu es morte quelques kilomètres à peine après que je t’ai laissée au
volant de ta golf, trop puissante et toi, pas en état de la conduire…
Mon
amour, quand ton chemin a croisé le mien, quand par un bel après-midi de
septembre, nos lèvres se sont épousées, je savais que tout cela aurait un prix…
Rien n’est jamais gratuit, la vie ne donne rien, elle prête tout au plus,
plutôt elle fait crédit… Je ne connaissais pas le tarif à payer, mais je m’en
foutais… J’ai cueilli « les roses de la vie » sans en demander le
prix… Et aujourd’hui je les paye en gardant au fond de moi l’essence même de
leur parfum, le plaisir que j’ai pris à les respirer…
Tout
ce que je peux dire, aujourd’hui, c’est que tu me manques… Toi, la délicatesse
de ton âme écorchée, la fragilité de ton regard bouleversé et toutes ces choses
qui n’ont pas de mot pour les nommer, ces sensations muettes qui hurlent depuis
ton départ…
