23 août 2007
Les Affres de la Création
Chapitre 1 - mardi 17 novembre -
La
soirée s'étire en longueur... il y a bien longtemps qu'elle aurait du
s'achever. L'atmosphère est glauque. Les visages las. Et les conversations des
plus syncopées. Mathilde a beau réfléchir, elle n'a pas souvenir d'une nuit
plus ennuyeuse que celle-ci... Et pourtant, elle en a connu des soirées ratées
! Elle en est encore à se demander ce qui lui a pris de s'être laissée
entraîner par Axelle...? Mais que fait-elle « dans cette
galère » ? Elle qui n'a rien à voir avec ces petits bourges décadents
et pédants qui peuplent l'école de commerce de son amie... Elle s'en veut
terriblement, mais elle en veut aussi beaucoup à Axelle, vautrée sur un canapé avec un
presque inconnu. C'est à se demander si Axelle se souvient même de sa
présence... C’était bien la peine qu’elle la supplie de venir ave elle !
Mathilde partirait bien si elle ne craignait de laisser son amie rentrer
seule... ou mal accompagnée... Décadence.
Alors que l'on vide les dernières bouteilles d'alcool fort, que l'on s'avachit pétard à la bouche et que plus personne ne danse, Mathilde s'installe sur un rebord de fenêtre. Dans un renfoncement sombre de ce salon aux dorures et aux tentures vieilles et déteintes à en faire rougir de honte le grand Stanislas qui lui tourne le dos, doigt pointé vers le Palais du Gouverneur... Le regard de Mathilde se perd dans les ferronneries de cette place qui l'émerveille encore… comme au premier jour, cinq ans auparavant, par un beau matin ensoleillé de septembre, quelques jours avant la rentrée... Mathilde s'extirpe de ses rêveries pour lancer un regard désespéré à Axelle. Axelle, qui flirte toujours aussi lourdement avec ce garçon dont elle aura oublié le prénom dés demain ! Axelle ne semble pas plus disposée à partir que dix minutes plus tôt...
Mathilde se remémore alors les débuts de cette amitié qui la lie à Axelle. Au collège, elles se sont disputées un garçon au point de se haïr avant de devenir les meilleures amies du monde, inséparables... Quant au garçon, elles se félicitent, toutes deux, de l'avoir oublié, il n'en valait pas la peine... Et même lorsque leurs chemins ont divergé, quand leurs goûts et aspirations se sont différenciés, elles ont su rester amies… Et ce, même si elles ont conscience qu'elles passent leur temps à tenter de se comprendre, souvent en vain...
Perdue dans ses pensées, Mathilde n'a pas remarqué la présence d'une fille à ses côtés. Ce n'est qu'en jetant un 128 éme coup d’œil à sa montre (c’est à peine exagéré !), qu'elle la voit... Mathilde est frappée par la grâce de ce visage tourné vers elle, elle y voit l'infante de ce tableau du XVIéme ou XVIIéme siècle, qu'elle aime tant. Elle n’a pourtant pas assez bu ou fumé pour être victime de ce genre d’hallucinations… Intriguée, la jeune femme soutient le regard lourdement insistant de Mathilde.
- On se connaît ?
La voix grave et suave de l'infante, qui tranche avec la douceur de son visage, tire Mathilde de ses nébuleuses pensées. Elle bafouille que non, vraiment, elle ne croit pas, que de toutes façons, elle n’est pas élève à l'E.S.C.A. L’autre dit qu‘elle non plus. Mathilde ne sait que dire à cette inconnue. Pourtant quelque chose d'indicible l'attire vers cette fille, elle se contente de lui sourire, un peu gênée.
- Je t'observe déjà depuis un moment… J'ai cru remarquer que tu n'avais pas l'air de t'amuser beaucoup...
Mathilde feint la stupéfaction avec humour… A quoi peut-elle l’avoir constaté ? Elle s’éclate pourtant comme une petite folle… Le meilleur moment ayant quand même été celui où elle a échangé trois mots avec une pétasse qui ne lui a même pas répondu. La jeune fille a un sourire amusé et complice.
- Je ne l'ai remarqué que parce que je suis dans le même état d'esprit que toi... Moi, non plus, je ne suis pas coutumière de ce style de fréquentations... c'est une amie qui m'a invitée...
- Moi aussi... mais elle semble avoir oublié jusqu'à l’idée même de mon existence...
Mathilde désigne du regard Axelle ; Axelle qui semble vouloir entrer dans le guiness'book pour la « pelle » la plus longue du siècle ! La fille ironise alors sur la calamité des copines qui ont un mec.
- Ah, non ! Lui, c'est pas son mec ! Benoît, son copain, il est à Besac, à l'armée ! Celui-là, elle est juste en train de faire sa connaissance !
Emmeline sourit. C'est la première personne intéressante qu'elle rencontre depuis le début de la soirée. Elle se demande ce qu’elle peut bien faire dans la vie.
- Les beaux-arts.
- Ah !... Je comprends mieux ce regard inquisiteur...
Mathilde sourit, gênée, comme prise en faute, elle s'excuse de n'avoir pu s'empêcher de photographier du regard les traits de son visage, pour les dessiner le lendemain... Alors l’inconnue, flattée mais faussement modeste, s’étonne de savoir en quoi son visage est si frappant. Mathilde parait réfléchir puis son regard se perd dans les aspérités de la peinture vieille et salie par les ans… et peut être même parce qu'elle a eu à voir...
- Je l'ai déjà vu... mais ce n'est
pas le tien, c’est celui d'une infante d'un tableau que j'admire... C'est
stupéfiant comme tu lui ressembles !
Pas dans les traits, mais dans l'impression... la double impression qui s'en dégage...
La fille l'observe, fascinée par ce flou artistique qu'entretient Mathilde dans son verbe et ce regard étonnamment mobile. Mais elle ne peut s’en tenir à cette nébulosité, elle veut comprendre ce qu’est cette « double impression » dont l’artiste parle. Le regard de Mathilde plonge dans le sien avec insistance, comme s’il parvenait à voir d’autres choses derrière la profondeur de l’iris gris bleuté.
- Cette douceur froide effacée par un regard... comment dire ?... un rien... un rien libertin...
- C'est ainsi que tu me vois...?
Non pas elle, ce n’est pas elle qu’elle voit ainsi mais ce visage... son visage… Mathilde fait l'analogie entre le faciès de la jeune fille et celui d'Isabelle Adjani, mélange subtil de glace et de feu. Isabelle Adjani dont Mathilde doute qu'elle pose pour elle un jour... La fille se propose alors spontanément de jouer le jeu. Mathilde croise le regard métal qui la fixe et cette profondeur abyssale la trouble. Pourtant, vu l'état de ses finances, Mathilde doit décliner l'offre, incapable qu'elle est de s'offrir le luxe de payer les services d'un modèle.
- Je ne te réclamerai pas le moindre sou...
En échange, disons que tout ce que je te demande, c'est un portrait...
Mathilde a alors un large sourire, envahie par l'impression de faire la meilleure affaire de l'année. Une muse contre un portrait… quelle aubaine ! Sans un mot, elle se lève et se dirige vers le vestiaire d'où elle tire une veste de cuir, de la poche de laquelle elle extirpe un calepin et un stylo. Elle arrache une feuille et y griffonne quelques mots, avant de revenir près de la jeune femme.
- Ça, c'est mon adresse et mon numéro de téléphone... Appelle-moi pour convenir d'un rendez-vous...
- Au fait, je m'appelle Mathilde... Mathilde Steimer...
La fille ne voit pas pourquoi repousser l’échéance plus tard qu’au lendemain à 16h00. Elle lui adresse un dernier regard puis elle disparait, laissant Mathilde perplexe et décontenancée. Elle réalise alors qu'elle ignore tout de cette fille, y compris son nom...
Magie et mystère des rencontres de noctambules.
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Maiiiis !
La suite ! La suite !
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