21 août 2007
Nuit Orange
Le Retour
Des jours, des semaines, des mois, des années, ont passé
sans qu'elle n'ait pu l'oublier, elle a toujours été hantée par ses parfums,
ses couleurs, ses humeurs et tous ces souvenirs envahissants. Car malgré la nouvelle
vie qu'elle se construit jour après jour, elle est ancrée en elle, comme gravée
dans les lignes de sa main.
Là-bas, dans sa nouvelle vie, il y a un boulot d'animatrice
auprès de jeunes issus de milieux sociaux défavorisés. Quel chemin parcouru !
Comme si sa bonne étoile s'était enfin souvenue d’elle...
Avant, sa vie, elle la détestait, elle se sentait freinée, incapable de lâcher le lest nécessaire à l'envol. C'est ce frein qui l'a poussée à ne pas revenir la voir plus tôt, et pourtant Dieu sait qu'elle lui manquait. Enfin, ça y est, elle la retrouve et son premier contact avec elle a lieu Place Stanislas, à deux pas de laquelle elle s’est garée. Avant même d'appeler qui que ce soit, elle savoure ces retrouvailles : Gaëlle est de retour à Nancy, sa ville d’adoption, son berceau...
La nuit n’est pas loin de tomber, alors il faut tout de même que Gaëlle réunisse tout son courage pour prolonger les retrouvailles… passer de Nancy aux Nancéens. Car c’est bien là le but de son périple improvisé : retrouver tous ceux qu’elle y a laissé. Elle a bien une petite idée de la première sur la liste, mais se demande s’il y a toujours un abonné au numéro qu’elle demande. Alors Gaëlle entre dans un café de la rue Stanislas et se dirige vers le point-phone qu’elle sait y trouver, elle compose un numéro, de mémoire. Miracle… l’abonnée est toujours la même à en croire la voix dynamique qui l’accueille. Une voix qui laisse illico place au silence en reconnaissant celle de Gaëlle. Marine n’en croit pas ses oreilles… c’est Gaëlle qui lui téléphone… après tout ce temps !
Marine n'hésite pas la moindre seconde quand il s'agit de se
rendre disponible pour accueillir sa vieille copine d'I.U.T. Qui dit copine de
fac, dit souvent copine de chouille, mais aussi copine de galère et c'était
bien le cas de Marine, que Gaëlle présentait comme sa jumelle.
Cette allusion avait souvent suscité des sourires, car
Marine est aussi blonde que Gaëlle est brune, aussi nordique que Gaëlle est
méditerranéenne, bref rien dans leurs physiques ne s'harmonise, à l'image de
leurs caractères. Mais leur amitié était restée sans faille jusqu’au départ
précipité de Gaëlle, que Marine ne s’est jamais résolue à oublier.
Au cours de leurs trois années d'études supérieures communes, elles ont partagé le même appartement plusieurs mois, sans jamais qu'une dispute vienne ombrager leur amitié. Rencontrées aux inscriptions, premiers regards face aux panneaux de locations d’appart, elles avaient ressenti un bon feeling réciproque. Peut-être est-ce parce que Gaëlle avait remarqué le bracelet aux couleurs du rainbow flag au poignet de Marine. Et que parallèlement, Marine avait croisé le regard persistant de Gaëlle sur son icône gaie. Toujours est il qu’en un sourire, le pacte était cellé, elles optaient pour la colocation… Colocation si harmonieuse qu’elles avaient toutes deux repiqué leur 1ere année… Faut dire que de boites homos en dragues intempestives sur le net et virées à Paris, dans les boites de filles… Elles n’avaient que très peu bossé !
Et pourtant, comme elle l'avait évoqué avant de partir trois
ans plus tôt et que Marine avait pris pour une boutade, Gaëlle n'avait pas
donné la moindre nouvelle depuis son départ.
C'était le besoin de tout reconstruire autour d’elle, de se
reconstruire, qui l'avait poussée à couper tout contact. En effet, elle avait
juré de ne se rappeler au bon souvenir de ses amies et de Nancy que quand elle
aurait réussi à relever la tête. Et maintenant que c'est fait, elle peut enfin
retrouver sa ville, ses amis...
Gaëlle se gare à quelques dizaines de mètres de l'appart
qu'elle a un temps partagé avec Marine et le chemin parcouru à pied fait
revenir à sa mémoire nombre de souvenirs, événements heureux ou malheureux
d'une vie estudiantine peu simple.
Les deux filles tombent dans les bras l'une de l'autre,
visiblement heureuses et émues d'être à nouveau ensemble. Malgré toute sa
rancœur d’avoir été ainsi abandonnée durant trois ans, Marine ne peut retenir
une larme quand elle serre Gaëlle, son amie, sa sœur, contre elle.
- Espèce de saloperie! C'est maintenant que tu
donnes de tes nouvelles!
Putain... après trois ans...!
Allez, entre quand même, sale traîtresse...!
En entrant dans l'appartement, elle constate que rien n'a
changé, il faut dire que Marine ne s’est jamais trop soucié de l'apparence de
son logement, c'est même loin d'être une préoccupation pour elle! Le seul
changement, c'est la nouvelle planche de surf qui embarrasse la petite entrée.
Gaëlle suit Marine dans le loft et s'enfonce dans le « canapé
peau de vache », comme elle l'a surnommé la première fois qu'elle l'a vu.
Marine lui sert un verre et là seulement, elles entament une
conversation plus sérieuse.
- Alors raconte... ta vie... qu'est-ce que tu
deviens?
- Ca fait plus d'un an que je suis animatrice dans
une Maison de Quartier... dans un quartier en banlieue parisienne... J’ai enfin
l’impression d’être utile à quelqu’un... de servir à quelque chose...
Et toi, l’IUT?
- C’est fini tout ça…
Je bosse au Grand Nancy...
- Ca te plaît?
- C’est pas une mauvaise planque...
- Et les autres?
- Y en a qui ont dégoté des petits boulots sympa :
serveur chez Quick, caissière à Match, même videur en boîte... le top...
Pas trop démoralisées par la crise économique, elles font
une razzia sur une « pizza 30 mn », sans un mot.la Fac- Et Anne? Et Pauline?
- Elles sont parties à la Fac faire la filière
Information et Communication, elles sont en D.E.S.S., ça se passe bien pour
elles... Elles sont toujours inséparables… Toujours déséspérément hétéros…
La complicité est toujours là, Gaëlle et Marine se sourient,
le regard malicieux. Le coca ayant été "épicé" de quelques rasades de
whisky, les pizzas avalées, la conversation reprend sur des sujets plus
intimes. C’est Gaëlle qui embraye.
- Et tes amours ?
Marine a un large sourire ; visiblement, ça se passe
bien pour elle…
- Tu te souviens de Coralie, la sœur de
Pauline...? On l'avait rencontrée quand Pauline avait fêté ses 20 ans…
Bien sûr que Gaëlle s’en souvient de cette jolie fille au
même regard bleu transperçant que Pauline (effectivement hétéro pure et dure
sur laquelle Marine s’est cassé les dents un temps). Coralie était une petite
blonde de deux ou trois ans de plus qu’elles, qui faisait psycho…
- Ben... ça fait un an et demi qu'on est
ensemble... Enfin, autant qu'on puisse l'être quand on vit à 150 bornes l'une
de l'autre : elle est psychologue dans un I.M.E. à Strasbourg.
- Mais elle était pas goudou elle… ?
- Ben, tu sais y a beaucoup de filles qui se
croient hétéros avant de se révéler… j’ai ramé… mais, j’y suis arrivée !
Gaëlle lui voit un regard fier et amoureux auquel elle n'a
pas été habituée. Autrefois, Marine n'était amoureuse que de sa planche de
surf à qui elle consacrait ses vacances, ses économies, pour les plus
belles vagues de l’Atlantique... Les filles ne passaient qu'en seconde
position, et encore... Mieux valait-il l'avoir comme amie que comme petite
amie, car il n'y avait qu'en amitié qu'elle était fidèle.
- Et toi, les amours?
- Oh... je vois pas mal une fille depuis quelques
mois... Laëtitia…
Elle bosse avec moi... enfin, pour tout dire, c’est ma chef… !
- Ouais, je vois bien le genre… vous avez bossé
sur un dossier tard le soir et elle t’a coincée sur son bureau, sous peine de
mauvaise note annuelle !
Elle croise le sourire narquois de Marine et ce cliché de la
petite fonctionnaire sexuellement tyrannique l'amuse. Parce qu’en fait, elle
n’a pas eu à la coincer bien fort… Après une réunion tardive, Laëtitia l’a
invitée à dîner chez elle.
- Ah ! Les parisiennes !
- M'en parle pas... je me suis sentie un peu décalée quand je suis arrivée avec mon petit bouquet de fleurs et ma bouteille de champ' et qu'elle m'attendait, pétard à la bouche...
Marine éclate de rire, retrouvant bien là sa poétique de
copine, romantique et naïve à souhait même avec les filles d’un soir…
- Alors?! Raconte !
Enhardie par l'alcool, Gaëlle, d'ordinaire discrète sur le thème de sa vie sentimentale et intime, poursuit son récit. Elle lui raconte que Laetitia lui avait demandé de s’habiller en « cool », comme lors d’une sortie avec le centre . Gaëlle n’avait pas trop compris pourquoi et s’imaginait que sa directrice comptait peut-être la sortir. Elle évoque la tenue Jean-Paul Gauthier ou Thierry Mugler, hyper-sex, qui l'avait déjà mise dans l'ambiance à son arrivée... Elle a du mal à qualifier le cocktail bien fort que Laëtitia lui avait servi avant de s’asseoir prés d’elle et de lui proposer son joint, qu'elle avait accepté... Quant à elle, elle semblait ne pas en être à son premier de la soirée. Elle ne manque pas de sourire en évoquant la façon dont, après lui avoir dit que dans cette tenue, elle l’avait « excitée à mort », elle s'était jetée sur elle sur le canapé, leur folle nuit d’amour. Gaëlle avait enfin compris pourquoi Laetitia lui avait demandé de s’habiller ainsi…
- Et alors c’est quoi cette tenue qui la fait
kiffer à ce point ?
Gaelle sourit en décrivant une tenue qui lui parait typée, goudou
à 12 000% : un pantalon de charpentier, un peu trop large, noir, des
caterpillar montantes et une chemise à carreaux ouverte sur un débardeur blanc.
- Ouais… bien butch, quoi… ! La
co-quine !
- Enfin, avec Laëtitia, au moins c'est clean… on
fait pas de projets, on vit chacune chez soi, on se voit pas tout le temps...
c'est pour le fun... y a pas de lézard... En plus, depuis peu sa frangine vit
avec elle, donc y a pas d’ambiguité…
- T’es même pas un petit peu amoureuse ?
- Pas suffisamment pour souffrir… mais suffisamment
pour que ça ait un sens…
Soudain le regard de Gaëlle se perd dans le fond de son
verre, elle semble absorbée par la fonte des glaçons dans le whisky-coca. Il est
évident qu’elle cherche ses mots et ne sait comment appréhender le sujet qui
lui brûle les lèvres.
- Et Madame Mallaury, qu'est-ce qu'elle devient?
Marine la fixe, cherchant quelque expression dans le visage
fermé et délibérément baissé de son amie, cherchant un regard qu’elle lui
détourne obstinément.
- Pas à moi, Gaëlle...
Pas à moi le coup de « Madame Mallaury »...! Me
dis pas que tu crois encore que je suis pas au courant ?
Tu me prends pour une truffe ou quoi ?! C'est vrai que t'as
été hyper discrète, mais quand même... oh, et puis maintenant, y a prescription
!
Le visage de Gaëlle se crispe, ombragé de douloureux
souvenirs qui ne se dissipent pas.
- T'as compris quand ?
- Quand t'as quitté l'appart sans explication pour te prendre un studio toute seule, j'ai compris qu'il y avait une fille là-dessous... Face à ton silence et ta discrétion, j'ai supposé qu'elle était prise ou mariée... mais j'étais à des années-lumière de me douter que c'était elle...
Marine se remémore alors l’épreuve difficile qu'elles ont
été amenées à partager et qui l'a profondément bouleversée, d'autant qu'à cette
époque ses relations avec Gaëlle s'étaient pour le moins distendues.
Elle se souvient du coup de fil d’une infirmière du CHU de
Brabois au beau milieu d'une nuit de janvier, elle avait trouvé l'adresse et le
numéro de téléphone sur l'agenda de Gaëlle, dont l’adresse n’était pas remise à
jour.
C'est bizarrement la première fois que Marine et Gaëlle
parlent ensemble de cet épisode difficile. Marine raconte à son amie l'état
dans lequel elle l'a trouvée quand on lui a permis de la voir, dans sa chambre
d’hôpital. Elle avait de la fièvre, délirait... Un prénom revenait constamment
dans ses délires : Rozenn...
Marine n’est pas avare en détails sur le comportement de
Gaëlle, elle raconte comme pour se libérer du poids de souvenirs non partagés.
Sa voix se teinte d'émotion à mesure qu'elle décrit cette fille malade qui
gémit, crie, implore le retour de Rozenn, crie l'aimer entre chaque quinte de
toux. Cette fille qui a même réussi à tirer la larme à l’œil à une petite
infirmière stagiaire attendrie par son amour suicidaire...
Les souvenirs que Marine réveille sont durs pour Gaëlle, c'est
tout un pan de sa vie qu'elle a préféré occulter.
- Dans ton délire, tu m'as suppliée de
l'appeler... tu disais que tu pouvais pas vivre sans elle, que tu voulais
mourir...
J'ai fouillé ton agenda et j'ai trouvé un numéro face au
seul prénom de Rozenn. J'ai appelé, je suis tombé sur le répondeur de M. &
Mme Mallaury... J'ai compris... j’ai pas laissé de messages, je me suis
contentée d'aller la voir à l'I.U.T. le lendemain...
Je me souviens, elle avait des première année...
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