NouvElles Stories

Des rencontres, des séparation, des bribes de destin, des chemins de vie, histoires de femmes entre elles...

21 août 2007

Une nuit étoilée…

 - 1 –

 

Nathalie Delval était ma plus ancienne et d’ailleurs la seule vraie amie que j’ai jamais eue…

Nous nous étions tout simplement connues au collège, dans cette vieille bibliothèque aux étagères comblées à ras bord de vieux livres côtoyant aussi bien les « Tout l’Univers » que les magazines d’Histoire et de Sciences dont raffolait la responsable du CDI - dont les lunettes semblaient aussi antiques que les étagères…

Malgré nos trois ans d’écart, entre Nath et moi, cela avait été un véritable coup de foudre amical, on passait notre vie ensemble à tel point que nos parents respectifs se voyaient tour a tour flanqués d’un enfant de plus… Nous faisions nos devoirs ensemble, se faisant réciter les leçons mutuellement, j’entraînais Nath à travailler. J’avais un an d’avance, j’étais plutôt bonne élève, pour le plus grand bonheur de la mère de Nath qui ne supportait pas ses redoublements liés au manque de travail. Nous nous abreuvions de cassettes vidéos louées au vidéoclub du quartier, regardant jusqu’à l’épuisement de la bande vidéo « la Boum Episode 1 & 2 », et « A nous les Garçons », nos films cultes. Nous ne manquions jamais la sortie de Podium, nous partageant les posters centraux des chanteurs en vogue de l’époque et nous lisions non sans émotion la rubrique du Docteur Podium qui répondait aux questionnements existentiels de tous les pré-acnéiques que nous étions. Et puis Nath était passée à l’action dans ce registre, alors que moi, je continuais à lire Podium ou bien écoutais les récits détaillés des frasques de ma meilleure amie…

A notre entrée au lycée, nous avions réussi à convaincre nos mères d’aller trouver le Proviseur afin que celui ci nous mette enfin dans la même classe… nous avions eu gain de cause !

Nous nous étions toutes deux orientées vers la filière littéraire et malgré nos passe-temps qui commençaient à diverger, notre amitié restait sans failles. Moi, aux sorties en boum et au shopping en bande, je préférais la solitude, l’évasion par les livres, les salles obscures où je n’allais plus voir des navets pour pré-pubères… L’été entre la Seconde et la Première, au cours d’un petit boulot de vacances, Nath avait rencontré un type qui lui avait promis monts et merveilles avant de la mettre enceinte. Elle avait mis au monde une petite Romane Desprez que son père avait abandonnée un an plus tard. Le schéma de répétition puisque Nath n’avait que peu connu son père, mort très jeune.

Nous avions empoché notre Bac et là, nos destins s’étaient quelque peu séparés. Nath avait quitté les Vosges pour Paris où elle s’était dans lancée dans le monde impitoyable de la publicité.

Pendant ce temps, j’étais à la Fac, à Nancy ; nous nous voyions moins par conséquent. Nathalie avait placé Romane chez sa mère dans les Vosges. Elle ne la voyait que très peu, ce qui engendrait quelques disputes entre Nath et moi les rares fois où nous nous voyions, je ne comprenais pas qu’elle sacrifie son enfant à sa carrière parisienne. Le jour où je fêtais mon agreg, Nath arrosait une belle promotion chez « @ctua ». Nathalie cherchait l’amour de bras en bras, avec une vie de célibataire parisienne accomplie, mais sa vie nocturne ne lui apportait aucune grande trouvaille.

De mon côté, après deux ans d’attente, sans réelle conviction, je décidais enfin d’accorder à Marc, le premier garçon à qui j’avais donné mon cœur et mon corps, ce qu’il attendait depuis longtemps : la vie commune.
Nous avions investi dans une petite maison prés de Nancy, à une vingtaine de kilomètres du lycée où j’avais été affectée.

Deux années avaient passé sans que l’on se voit, mais un mot rappela Nath à mon bon souvenir, si besoin était, tant sa présence était quotidienne malgré l’absence physique…
Nath m’annonçait par le biais d’un mot très bref qu’on enterrait sa mère l’après midi même. Je n’avais eu que le temps de prévenir le lycée de mon absence avant de filer vers Epinal. J’étais arrivée à l’église au moment même où les portes se refermaient sur une petite foule de villageois et les quelques membres de la famille de Nath.

Après l’enterrement, nous nous étions retrouvées dans la petite maison de sa mère, où nous avions partagé tant de moments. Je me sentais bien dans cette petite maison ouvrière. J’y avais vécu tant de moments doux auprès de Nath et de sa mère, des moments familiaux que je ne connaissais pas au sein de mon propre foyer. Nath m’enviait notre grand appartement au cœur d’Epinal, ses meubles et sa déco style british, nos vacances à Saint-Malo en été et aux Ménuires en hiver. Elle ne comprenait pas que moi je puisse envier sa petite vie tranquille auprès de sa mère et de ses sœurs. Comment pouvait elle comprendre qu’à moi il me manquait l’essentiel : une vie de famille. Un père si souvent absent, une mère prof de Fac, si exigeante et insatiable vis à vis de mes résultats… Nath ramenait un 18, sa mère lui payait l’apéro, et si c’était moi qui le ramenais, j’avais droit au même traitement… A la maison, je n’étais même plus fière, un 18 me valait « Si tu as été capable d’avoir un 18, tu aurais pu avoir un 20... »

La maison n’avait pas changé depuis notre adolescence, la même atmosphère y régnait, ne manquait qu’une présence, si forte et si douce… Je revoyais alors Romane que je n’avais connue que bébé, j’avais été surprise par son regard immensément vert, si douloureux. Romane n’avait encore pas prononcé le moindre mot, en revanche son regard fixe ne me lâchait pas.
Nath me dit qu’elle allait devoir l’élever à nouveau, ça ne semblait pas l’enchanter…

C’est en effet ce que Nath avait fait, remonter à Paris avec Romane sous le bras. Son moral était si bas que je venais souvent lui rendre visite. J’étais surprise par l’indifférence de Nath à l’égard de cette enfant de 8 ans… Souvent elle parlait de Romane sans la nommer ou comme si elle ne pouvait comprendre ce que sa mère disait.
J’étais bouleversée par le calme et le silence de cette fillette qui restait cloîtrée dans sa chambre la plupart du temps, ne retrouvant sa mère qu’aux moments des repas. J’avais fait part de mon étonnement à Nath qui avait fondu en larmes dans mes bras, me disant à quel point elle était à bout, ne sachant plus que faire. Elle disait toute communication avec Romane impossible, pourtant elle avait bien tenté de lui prodiguer de la tendresse, de l’embrasser, de lui dire des mots doux, rien n’y faisait… Romane ne sortait pas de son silence à tel point que Nath ne l’avait jamais entendue lui dire « Maman ». Romane ne lui parlait que pour exprimer la faim, le froid, la soif, la douleur… les besoins essentiels… Jamais Nath ne l’avait entendue rire ou pleurer… mais le plus surprenant tout de même c’était que Romane avait une vie scolaire et sociale tout ce qu’il y avait de plus normal… A l’ école, rien ne la différenciait des autres enfants…

J’avais mal jugé Nath, je la croyais indifférente alors qu’elle était juste face à une porte que Romane lui laissait close. Nath était lasse et triste face à cette enfant qui la punissait de l’avoir abandonnée 7 ans… D’autant plus triste que son entourage, ses maîtresses disaient le plus grand bien de Romane, de sa vivacité d’esprit, de sa curiosité intellectuelle, de son vocabulaire riche… toutes ces choses dont elle privait Nath…
J’étais rentrée sur Nancy avec un profond sentiment de tristesse pour ces deux enfants incapables de communiquer…


Par la suite, dans ses courriers, Nath me parlait peu de l’évolution de ses rapports avec Romane. Nath venait de changer de boulot, elle voyait un garçon de manière régulière, j’imaginais assez bien que Romane passait plus de temps chez sa nounou, qu’avec sa mère. A son entrée en sixième, Romane était allée en pension, qui d’elles deux le souhaitait le plus ?
Paradoxalement, l’éloignement les rapprocha, peu à peu, elles apprirent à communiquer. Les courriers de Nath se faisaient de plus en plus rares, de mon côté, je me séparais de Marc, à qui mon sentiment amical plus qu’amoureux ne suffisait plus. Pas plus que mon manque d’entrain à remplir un devoir conjugal, que j’ajournais de plus en plus…

J’avoue que je n’ai pas cherché plus que ça à entretenir mes rapports avec Nath. De déménagements de l’une en déménagements de l’autre, nous avions fini par nous perdre de vue complètement, alors que je m’étais, moi aussi, installée à Paris.

Il fallut une de ces stupides réunions d’anciens lycéens à laquelle j’étais allée au cours d’un week-end chez mes parents pour que nous nous retrouvions… Le plus amusant étant que la réunion ne correspondait à aucun anniversaire particulier, juste le départ en retraite d’un prof très populaire, notre ancien prof de français.

Nous étions tombées dans les bras l’une de l’autre, si heureuses de nous retrouver. Nath vivait toujours à Paris, prés du Marais avec Romane, mais passait plus de temps dans le 15 éme avec un garçon de 10 ans plus jeune qu’elle. Romane, âgée de 18 ans, faisait des études de Lettres à La Sorbonne.
Quand j’appris à Nath que moi je vivais dans le 14 éme, à quelques rues de la sienne, on se dit encore une fois qu’il n’y avait décidément pas de hasard. Nous nous étions souvent revues sur Paris.

 

- 2

La pluie bat la chaussée, la nuit a englouti Paris et sa banlieue. L’automne est particulièrement frais et humide, l’hiver s’annonce précoce.
Je suis sortie tard du lycée, l’une des dernières d’ailleurs à pouvoir me dépêtrer des parents venus rencontrer les profs de leurs chers ados. Comble de malchance après une dizaine de minutes de marche pour accéder à l’emplacement de parking trouvé avec bien du mal dans l’après-midi, ma vieille Golf décide de ne pas démarrer. Elle a rendu l’âme en silence, dans cette pénombre et cette grisaille, elle se retire avec humilité sans tambours ni trompettes, après 15 ans de bons et loyaux services… Paris a eu raison de son endurance !
Il est tard et l’idée de débourser une fortune pour la faire dépanner ne m’enchante guère. La mort dans l’âme, je l’abandonne et entreprends une marche forcée, en quête d’un taxi ou d’une station de métro.

Les rues parisiennes sont désertes et je dois bien avouer que je ne suis guère rassurée, le moindre bruit est source d’une décharge d’adrénaline, jusqu’au pas du vieux monsieur descendu sortir son caniche nain pour le pissou du soir… drôle d’agresseur !
Lassée de cette peur panique, je me décide à appeler un taxi, je sors de mon cartable mon portable tout en pressant le pas, mais constate une fois de plus que ma batterie est déchargée. Courageusement, j’entreprends de traverser le parc dont je sais qu’il me fera gagner 15 bonnes minutes de marche. Il est désert et plutôt que de me rassurer ça m’angoisse. Puis des bruits attirent mon attention. J’assiste alors à une course-poursuite entre plusieurs individus cagoulés et un garçon à l’allure frêle. Lancés dans leur course, les individus se rapprochent de moi. Prise de panique, je me tapis dans l’ombre, derrière un buisson, la respiration bloquée. Un homme cagoulé parvient à se jeter sur le « poursuivi » qui tombe sous le choc.

- Arrête-toi, sale pédale !

Il est très vite encerclé par les cinq hommes cagoulés qui le fustigent de coups de pieds. Je suis tétanisée à l’idée qu’ils puissent se rendre compte de ma présence. Ils profèrent des injures pleines de haine et tapent sans s’arrêter sur la victime qui geint à chaque impact sous les insultes et les quolibets tous visiblement liés à l’orientation sexuelle du garçon…
Le ton monte. Les agresseurs semblent s’échauffer. Les mots fusent, le garçon est traité de pédé, tapiole, tantouze… Il est battu… Puis l’innommable prend de l’ampleur. L’un des hommes le relève pour le pousser sur un banc à quelques mètres de moi.

- C’est de la bite que tu veux ?! Tu vas en avoir !

Je n’en crois ni mes yeux ni mes oreilles, sous les hurlements étouffés du garçon les agresseurs homophobes le violent un à un… Comment est-ce possible… ? Je suis tétanisée, paralysée de peur et si coupable de tant de lâcheté : je laisse ce garçon subir les pires humiliations sous les insultes, les coups, sans le moindre geste…

Je me recroqueville et sursaute à chaque coup qu’il reçoit. Je reconnais soudain un bruit entendu dans des séries policières, celui de l’ouverture d’un cran d’arrêt.
- Tu vas nous sucer maintenant sale pédé… ! Et pas de connerie, sinon on te tranche la gorge !

L’encerclant toujours autour du banc, sexe à la main, les hommes rient entre eux, la victime en profite pour se relever et courir tant bien que mal. Ils le laissent partir, faire quelques mètres dans le parc, à nouveau ils se lancent à sa poursuite et le rattrapent sans mal. Alors, tranquillement l’un des hommes sort une matraque de sa poche.

- On va te faire passer l’envie de te barrer sale pédé !

En deux temps trois mouvements, la matraque s’abat violemment sur un genou du garçon, lui arrachant un hurlement de douleur, puis après quelques secondes, sur l’autre et il s’écroule de toute sa hauteur sur l’herbe. Avec encore plus de hargne, ils se ruent à nouveau sur lui et alors que deux le décollent de terre, celui qui a le cran d’arrêt lui tranche la gorge. Au moment où des jets de sang giclent de sa carotide, je sens mon propre sang se vider de ma tête pour descendre à mes pieds…

Quand je reviens à moi, je ne sais pas où je suis, c’est pourtant toujours le même parc. Il est plus calme, à vrai dire il n’y a plus personne. Il pleut. Je mets du temps à comprendre ce qui m’est arrivé. Je regarde autour de moi, rien ne laisse penser que l’innommable vient de se passer ici…
Je suis pétrifiée, désemparée, ne sachant ni que faire, ni où aller. Je me relève avec mal et me saisis de mon cartable que je serre contre moi. Puis je marche longtemps, avec peine, la tête vide de toute pensée.

Soudain, je me retrouve dans une rue que je connais. J’y suis déjà venue avec Nath, dans une boutique et je me souviens que l’appart où elle vit avec Romane est dans une rue parallèle. Sans trop y réfléchir, j’entre dans l’immeuble, je monte les 3 étages avec peine, sans même savoir si Nath sera là, sans même savoir l’heure qu’il est.
Il me faut sonner trois fois avant que la porte ne s’ouvre. Une jeune femme se tient devant moi, et son regard immensément vert m’indique qu’il s’agit bien de Romane. La petite fille est devenue femme. Une femme qui ne porte qu’un Tee-Shirt « Marcel » et un jean visiblement enfilés à la hâte. Elle me regarde hagarde et tétanisée.

- Bonsoir… je suis Emeline… l’amie de Nath…

- Oui… oui… je vois bien… mais…

Elle paraît avoir le plus grand mal à trouver ses mots, passe nerveusement sa main dans ses cheveux blonds, courts, un peu hirsutes.
- Qui c’est ??!!
La voix qui vient de crier fait son apparition, ce n’est pas Nath, il s’agit d’une jeune femme à peine plus habillée que Romane, plus petite et brune au regard noir. Je remarque tout de suite un tatouage dans son cou, un piercing à l’arcade sourcilière et un au menton. Son regard est méfiant. Romane se tourne vers elle et me présente comme une amie de sa mère. Soudain elle semble reprendre pied dans la réalité.
- Entrez, entrez…
J’ai si froid que la chaleur de l’appartement me surprend. Les deux filles me regardent des pieds à la tête, alors que j’entre.
La fille achève de s’habiller, pendant que Romane et moi nous regardons avec surprise, puis elle ouvre à nouveau la porte.
- Ne partez pas à cause de moi…
- Non ne vous inquiétez pas… de toutes façons je partais ! Hein, Romane ?

Romane ne répond pas et la fille sort après un bref baiser sur ses lèvres. Mes soupçons quant à la nature de leurs relations se confirment et j’en ressens une certaine gêne. Romane m’invite à la suivre dans l’appartement, je me laisse tomber sur le canapé où règne un désordre fort significatif. Elle s’assoit sur un fauteuil, face à moi, et plante son regard dans le mien. Ce regard est empli d’émotion, il me touche.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Alors que ma gorge se noue et que mes larmes coulent, je lui raconte les quelques bribes de souvenirs qui me restent de ces salauds venus certainement "casser du pédé" dans ce parc que Romane me confirme être un lieu de drague homo. De la torture et de l’agonie horrible de ce garçon sous mes propres yeux. Et puis ma honte face à ma lâcheté éclate en sanglots. Sa mâchoire se serre, je la sens révoltée.
-  Mais non… Qu’auriez vous pu faire ? Seule contre des hommes cinglés et armés… qui plus est abreuvés de haine et d’intolérance ! Mais il faut témoigner… On va aller à la police… je vais m’occuper de vous…
- Non…
L’idée de la police ne m’enchante guère… J’ai froid. Je me sens sale, lâche et minable. Je me surprends à frotter mes mains l’une sur l’autre avec vigueur, comme pour me décrasser. Romane le remarque.
- Vous ne voulez pas aller témoigner ?
- Non… je n’en ai pas la force… pas maintenant…
- Ok on verra ça demain, en attendant, venez prendre un bon bain…
Je suis Romane dans la petite salle de bains dans laquelle trône une baignoire sabot. Alors qu’elle m’invite à me déshabiller, elle disparaît pour m’apporter des serviettes et gants propres et son peignoir. Je l’observe pendant qu’elle s’affaire à me tirer un bon bain mousseux.
Romane sort pour me laisser me déshabiller et profiter du bain dans lequel je me frotte énergiquement, à sang. Si je pouvais m’arracher la peau, je le ferais. Je reste longuement ainsi, prostrée dans mon bain.
Soudain j’entends Romane frapper, me demandant si elle peut entrer. C’est tout de même un peu gênée que je la laisse me rejoindre. Son regard est doux, plein d’empathie. Elle voit le mien plein de larmes et aperçoit mon bras rouge de griffures. Elle le caresse légèrement de la paume de la main avec douceur.

- Vous ne pouviez rien faire… Si vous étiez intervenue… vous seriez morte… peut être dans les mêmes conditions…

Je secoue la tête négativement. Romane me prend la main dans la sienne et la garde enserrée avec douceur, avant de me tendre le peignoir et de m’inviter à sortir du bain.
Elle me précède dans la pièce où je vois qu’elle a remis de l’ordre.
- J’ai essayé de joindre Nath… je n’y arrive pas…
- Ce n’est pas grave… tu veux bien m’appeler un taxi ?
Elle se retourne précipitamment vers moi.
- Tu n’y penses pas ?! Tu vas rester ici !
Je suis surprise de son tutoiement, elle autrefois si distante, je n’arrive pas à reconnaître en cette jeune femme pleine d’assurance l’enfant farouche et muette que j’ai connue.
- As tu faim ? Soif ? Tu as dîné ? Tu veux que je te prépare un truc ?
Romane ne tient pas en place, cette agitation ne ressemble en rien à l’enfant que j’avais trouvée si anormalement calme.
- Non je n’ai pas faim… J’ai froid…
En deux enjambées, elle se tient face à moi, approchant ses mains, et là seulement, je remarque à quel point elle sont fébriles, tremblantes. Elle pose sa main sur mon front avec douceur. Ce contact me touche encore… Tant d’années sans se voir et elle se comporte avec moi avec tant de tendresse…
- Tu as de la fièvre… Tu veux que j’appelle un médecin ?
- Non…
A l’idée de devoir expliquer, d’être certainement auscultée et certainement incitée à aller témoigner, je ne me sens pas le courage. Si j’ai de la fièvre, c’est certainement lié au froid et à l’inconfort de ma situation dans ce buisson où je m’étais évanouie.

Avec encore beaucoup de douceur, Romane agenouillée face à moi, me prend les mains dans les siennes en me regardant fixement.

- Tu vas dormir ici… Je vais réessayer de joindre Nath… et je lui dirais de venir…

Sa prévenance et son attention me surprennent plus encore qu’elles ne me touchent. J’ai gardé le souvenir d’une fille beaucoup plus indifférente. Elle paraît métamorphosée.
Je suis Romane dans sa chambre, un endroit spacieux envahi par un large bureau sur lequel trône un ordinateur connecté sur le net en permanence visiblement, des livres, des papiers, des cours, des CD. De grandes étagères tout aussi combles, des mêmes choses. Je reconnais le grand lit bateau, ce lit que Nath et moi avons maintes et maintes fois partagé afin de nous raconter tous nos secrets.

- Mais… et toi, tu vas dormir où ?

Romane désigne la chambre de Nath.

- Nath ne rentrera sûrement pas ce soir… et si elle rentre, elle devra me supporter !

Je me couche, toujours enveloppée dans le peignoir prêté par Romane qui éteint la lumière après un bref baiser sur mon front. J’ai du mal à m’endormir. Je suis aux aguets. Chaque bruit me stresse. Et puis j’entends Romane rejoindre la chambre de Nath, je la devine regardant la télé. Ca me rassure de la savoir si prés, ça m’apaise. Mon sommeil est pourtant agité. Soudain, je me réveille en sursaut et dans la pénombre, je vois Romane endormie sur le fauteuil au bout de son lit. Elle m’a veillée.

Je me sens honteuse et appréhende le tête à tête à son réveil. Je veux me lever sans bruit, mais le lit émet un horrible grincement. Romane se réveille en sursaut, les traits fatigués, elle n’a pas dû beaucoup dormir.

- Comment allez vous ?

Tiens la voilà qui recommence à me vouvoyer ! Comment je me sens ? Un soupir m’échappe.
- Boff… comme quelqu’un de lâche qui a laissé un homme souffrir et mourir sans bouger…
Visiblement gênée, elle me coupe la parole.
- Vous devriez aller à la police aujourd’hui… ça peut aider… à retrouver ces bâtards !
Son regard est violent, ses mots aussi, elle se lève brusquement, les poings fermés.
- Je vais vous accompagner, si vous le voulez…

Romane a raison, je ne peux qu’en convenir. Elle me propose un soutien dont j’ai grand besoin, elle m’accompagne et se montre d’une gentillesse extrême. Elle me consacre son temps, sa douceur, allant même jusqu'à annuler des rendez-vous, ne plus répondre à son portable qui, à en voir son activité, est celui de quelqu’un qui a une vie sociale des plus chargées.

Je crois comprendre aux bribes de conversations que Romane n’a pas de vie amoureuse stable. Comme sa mère, à une époque, elle semble passer de bras en bras, à la différence prés que Romane semble préférer les bras des femmes à ceux des hommes ! Mais à l’instar de sa mère, Romane paraît avoir du succès et avoir une vie nocturne animée…

Je me sens plutôt flattée que Romane délaisse cet agenda chargé juste pour prendre soin de moi. Elle me raccompagne chez moi et en chemin découvre un texto de Nath sur son portable qu’elle a fini par couper.

- Ben voilà ! Jamais là quand on a besoin d’elle ! Elle est à Deauville avec son mec pour le week-end !

Sous ses airs surs d’elle, Romane garde une rancœur contre une mère qui ne s’est pas toujours occupée d’elle et qui vraisemblablement n’a pas toujours su être là quand elle en avait besoin.

J’erre dans mon appart, incapable de savoir m’attacher à une activité et je sens le regard de Romane qui me poursuit. Je ressens le besoin d’être seule, même si cela m’effraie.
J’invite Romane à s’occuper de ma voiture et c’est sans hésitation qu’elle me confie avoir un ami qui bosse dans un garage, qu’elle attrape mes clés pour sortir s’acquitter de cette mission.
- Reposez vous… je m’occupe de tout… et je reviens…
- Non… Romane… c’est gentil… mais j’ai besoin d’être seule et puis toi, tu as besoin de te reposer…
- Ok… je vous laisse mon numéro de portable… au moindre truc… quelle que soit l’heure… n’hésitez pas… et puis voilà mon e-mail et mon identifiant de messager… on a le même, je crois… Maman tchatte avec vous des fois…
- Oui… je l’ai…
Elle s’approche alors, pose ses lèvres sur ma joue et après un regard intense que je ne sais soutenir, elle s’évapore dans la nature.

- 3 –

J’ai essayé toute l’après-midi de m’affairer, de me mettre sur mes cours, de corriger des copies, de lire… rien n’y faisait… J’ai mangé sans grande faim et là je suis installée face à l’ordinateur que je connecte au net. Au milieu du flot de messages que me libère une boites aux lettres pas assez ouverte, il y a un message de Romane. Elle espère que je vais bien, dit ne pas avoir osé me téléphoner par peur de me réveiller. Elle s’est occupée de ma voiture. Elle dit que je n’hésite pas à la contacter, elle dit qu’elle est là. Elle dit tellement de choses qu’elle me manque. Je retrouve son identifiant : « Innersmile ». Je l’entre dans mon messager et bien sûr elle est connectée, grâce à la magie du câble ! Mais est-elle devant son ordinateur ?
Je frappe sur mon clavier un « coucou » peu convaincu. Effectivement on ne me répond pas.

Je me lance avec curiosité dans la lecture de son profil, je me sens un peu voyeuse, ça me gêne mais c’est si excitant de découvrir ces informations non officielles.

« Goudou à 12000 % - Mi butch, mi le reste – Célibataire dans l’âme – Ame en liberté – Cœur en latence - En recherche permanente du grand frisson – Plutôt Pulp-techno que Dépôt-Baise à gogo - Pas coincée mais pas branchée SM – Etudiante en Lettres - Carrément allergique aux cartésiens – Innersmile parce que Texas – Texas parce que Sharleen – Sharleen parce que brune aux yeux verts de gris – Brune aux yeux vert de gris parce que… secret garden »

J’avoue que je ne comprend pas la moitié du message, et ce aussi bien dans les mots que les évocations… Un seul détail me frappe, le « brune aux yeux vert de gris » me rappelle le visage que je vois chaque matin dans mon miroir. Je me dis que ce doit être un pur hasard.

Une adresse internet succède au profil. C’est un salon de discussion lesbien à ce que je vois. Toujours poussée par ma curiosité je décide d’y entrer avec un pseudo en rapport avec le sien « Texas ». Il y a là une vingtaine de filles qui ont l’air d’échanger même si les bouts de phrases qui se suivent me paraissent sans queue ni tête. Je risque un bonjour auquel on me répond. Et puis toujours poussée par ma curiosité, je demande si quelqu’un a vu « Innersmile ». Une fille, « Lifetime », s’intéresse illico à moi, me demandant d’où je connais « Inner », ce que je lui veux. Elle paraît agressive, comme jalouse. Une autre « Léa » s’en mêle, me disant qu’il ne fait pas bon s’attaquer à « Inner » si l’on n’a pas les reins solides… Elle ajoute de ne pas s’inquiéter des crises de jalousie de « Life ». Je demande des explications quant aux « reins solides » et Léa déclare qu’Inner est une adorable sirène au chant démoniaque sur laquelle nombre de coeurs tendres ont fait naufrage sans qu’elle ne jette une seule bouée à la mer… L’image est jolie et a le mérite d’être éloquente. Léa ajoute que « Life » est une des dernières naufragées en date…

Je mets un terme à la conversation car mon messager sonne, c’est Romane qui me répond par un « coucou ». Elle s’excuse de n’avoir pas répondu plus tôt, elle « matait un DVD  de filles super cool qu’une copine lui a passé ». Elle me dit être contente que je l’appelle, elle ajoute un smiley clin d’oeil, me demande comment je vais…

Je lui avoue être choquée et la distance du clavier aidant lui confie qu’au delà de la culpabilité, subsiste ma peur, ma crainte à chaque bruit. Je lui avoue que seule dans mon grand appart, je ne me sens pas bien.

Romane me propose de venir, ça me gène et pourtant j’en ai tellement besoin. Je refuse tout de même ne voulant pas passer pour la copine « boulet » de sa mère. Je lui dis qu’il me faut prendre sur moi. Elle insiste et je finis par accepter, lui envoyant un taxi.
Une demi heure plus tard environ, Romane est là, à ma porte. Je suis sûre que c’est elle et pourtant je ne parviens à aller ouvrir, pétrifiée de peur. Elle frappe pourtant doucement, puis sa voix se fait entendre, douce. Je regarde par l’œilleton, elle est devant ma porte, vêtue d’un large pantalon d’homme, habillé, d’un blouson en jean et d’une chemise blanche. Ses cheveux sont moins hirsutes que la veille.
- Emeline… c’est moi, Romane…

J’ouvre enfin, elle me fixe intensément, je comprends que mon visage doit être figé par la peur. Elle me bouscule pour entrer, referme la porte au verrou et prend ma main dans la sienne. Elle la serre. La cramponne.

- Ca va, Emeline… c’est moi…

Rassurée, je la précède dans le salon, sans même me rendre compte que je tiens toujours sa main. Nous nous asseyons sur le canapé, ce n’est qu’à ce moment là que je la lâche.
Elle me regarde avec inquiétude. Visiblement, mon visage doit exprimer une sacrée peur à voir à quel point le sien reste figé.
- Tu dois en avoir plus que marre de la copine de ta mère…
- Pas du tout, Emeline… au contraire… !
Cette révélation me touche et me gêne à la fois, je croise son regard et elle se reprend, bafouillant qu’elle est contente d’être là ; d’un coup je la sens moins à l’aise. Je me rends compte que jusqu’alors je n’ai vu Romane que comme la fille de mon amie et là, je la regarde d’un œil nouveau. Je vois une jeune femme plutôt jolie, qui visiblement plait aux filles, qui manifestement collectionne les conquêtes. Mais au fond, qui est-elle ?
- C’est étrange qu’on se connaisse si peu, en fait…
- Oui…
- Tout ce que je sais de toi, c’est ta mère qui me l’a appris…
- Oh … quelle horreur !  En somme vous en savez plus depuis quelques heures que ce que Nath a pu vous dire en 19 ans…

Son regard s’attriste, j’avais oublié la pauvreté de ses racines et je me souviens de ce regard croisé à l’enterrement de sa grand-mère. Je me perds dans mes pensées et c’est sa voix qui soudainement me ramène à la réalité, une voix évasive et hésitante.

- Je n’arrive pas à comprendre que vous soyez célibataire…
Je croise alors le regard brillant qu’elle pose sur moi. Il me bouleverse. Romane pince ses lèvres comme si elle regrettait des mots lâchés trop vite.
- C’est tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le sujet m’embarrassant, je détourne l’attention en me levant.
- Veux-tu boire quelque chose ?
- Oui… un verre d’eau…
Je vais lui servir un verre d’eau et à mon retour, Romane me regarde toujours avec insistance.
- Mais vous… enfin vous viviez avec un mec à une époque, à Nancy… non ?
- Je… oui…
Devant son regard persistant, je comprends qu’elle attend plus qu’un « oui ».
- Ca n’a pas marché… Enfin, je veux dire, ça ne collait pas…
Elle me fixe avec attention et je ne sais pourquoi je me laisse aller à me livrer.
- Enfin, je sais pas… j’ai jamais rencontré le… le « grand frisson » comme on dit… Je crois que je ne suis pas faite pour toutes ces sensations décrites dans les livres et les films… Marc, je l’aimais en copain… ça me suffisait… Le grand Amour et le grand frisson, ça doit pas être mon truc… Moi, je suis certainement destinée à vivre des petites choses… des petits frissons, des petites histoires…
Soudain, je croise son regard perçant et troublant qu’accompagne un léger sourire malicieux qui m’arrête.
- C’est marrant… c’est aussi ce que je me disais avant de connaître la douceur d’un corps de femme…
Le regard qui accompagne la phrase prononcée avec une grande douceur me percute en plein vol alors que debout face à elle, je l’invitais à aller nous coucher…

Le regard que suscite ma question chez Romane, est indescriptible tant il m’émeut. Romane me suit jusqu’à ma chambre. Je sais que je pourrais lui proposer de dormir sur le clic-clac mais sa présence m’apaise. Je sais aussi que lui proposer de dormir avec moi peut être interprété comme une invite. Je ne sais plus quoi faire pour le coup. Elle le sent.
- Vous savez… j’ai beau être goudou, je sais dormir prés d’une femme sans lui sauter dessus…
Je suis morte de honte, Romane a deviné mes inquiétudes. Je tente de masquer ce moment de doute qu’elle a suspecté.
- Je n’ai pas peur…
- Je n’ai jamais fait à une femme plus que ce qu’elle désirait…

A ces mots, Romane se débarrasse de sa chemise, puis elle achève de se déshabiller, ne conservant qu’un débardeur et une culotte, découvrant un corps robuste et musclé.
De mon coté je vais enfiler un pyjama à la Salle de Bains et quand je reviens, la trouve allongée.
- Vous avez un côté préféré ?
- Non, pas particulièrement… et toi ?
- Oh non ! Vous savez, moi j’ai pas d’habitudes…
- Je me doute…
J’ai répondu trop vite, Romane me regarde avec suspicion. Qu’est ce qui peut bien me faire dire que je sais qu’elle n’a pas d’habitudes… ?!
- Ah oui ? Vous vous doutez de quoi ?
- Eh bien…
Je suis affreusement gênée, il me faut faire le tri entre ce que je suis censée savoir et ce que j’ai su par ma curiosité, et ce illico !
- J’ai cru comprendre que ta vie amoureuse est plutôt… instable…
- Peut-être tout simplement parce que je n’ai pas rencontré l’âme sœur…
Le sourire malicieux qu’elle m’adresse est empreint d’une complicité qui semble s’instaurer de soi même… à la vitesse grand V !

Maintenant couchée à ses côtés dans mon grand lit, j’éteins la lumière mais la nuit est claire, c’est la pleine lune.
Je ne suis pas si fatiguée en fait, et j’ai envie de percer le secret de ce regard profond.
- C’est qui la fille d’hier soir ?
- Oh… une fille avec qui on a partagé un moment… sympa… on va dire…
- Et un moment sympa ça va jusqu’où ?
Elle doit me trouver affreusement ringarde, mais j’assume ma « ringardise », je veux savoir, je veux découvrir, je veux comprendre... Je la vois sourire. Me trouve-t-elle audacieuse dans mes questions ou bien naïve dans mon cheminement de pensée ?
- Un moment sympa… ça va du verre qu’on échange dans un bar de filles aux caresses qu’on échange dans un lit… Et puis si c’est vraiment sympa ça peut se renouveler… Enfin ça dépend des filles… Parce que je suppose que tu as bien compris que ce sont exclusivement les filles qui réveillent mes sens…
La phrase malicieuse placée sur le ton de la confidence est accompagnée d’un regard encore plus profond qu’il ne peut l’être ordinairement.
- Et celle d’hier soir ? Elle était de celles avec qui tu partages quoi… ?
- Eh bien… pour tout te dire… on s’est rencontrées sur le net. Sur un chat de filles. Elle m’a branchée. Bon… j’avoue que je me suis pas faite prier non plus… On s’est données rancart aux Scand’. Elle m’a plue et moi aussi. On est venues chez moi, et…
- Et ?
Je me rends compte que ma curiosité frise l’indiscrétion et me dis qu’elle pourrait m’envoyer balader, comme une sale petite voyeuse, mais elle ne le fait pas.
- On a fait l’amour… et puis quand tu es arrivée, je venais de lui dire qu’on ne se reverrait pas…
- Pourquoi ? Ce n’était pas… agréable… ?
- Si… c’était même très bon…
- Alors… ?
- J’aime pas les filles qui veulent se caser avec moi… Moi, tout ce que je voulais c’était passer un moment sympa avec elle… Parce qu’avec toutes ces filles, ça n’ira jamais jusqu’à « partager le même nid douillet »…
Je regarde avec surprise son air déterminé qui accompagne ces déclarations.
- Et tu n’as jamais été amoureuse ?
Un silence lourd s’ensuit, Romane paraît réfléchir à ce qu’elle va répondre.
- Si… J’avais 8 ans… et pour la première fois j’ai vu le regard tendre et doux d’une belle jeune femme posé sur moi… un regard vert de gris… mais j’étais une petite fille, et vous… une femme déjà charmante… qui ne voyait en moi qu’une petite fille.
Je suis surprise par la confession de cette enfant farouche, mais il est aisé de comprendre les raisons qui ont pu pousser un enfant en mal d’amour à s’attacher à une femme maternelle et tendre.
- Je l’ignorais…
- Personne ne l’a jamais su… J’ai 19 ans et je n’ai jamais connu l’amour… Si je meurs demain, je n’aurais rien fait et je ne laisserai personne…
Sa voix est grave et fataliste, bouleversante. Je me sens gagnée par une émotion que je ne parviens à comprendre.
- Pourquoi dis tu ça ? Tu ne penses pas à ta mère…
- Oh… Nath… j’ai toujours été une charge pour elle… plus un boulet qu’une bénédiction…
- Tu n’as pas le droit de dire ça ! Nath t’aime puissamment…
Je m’insurge que Nath ne sait peut être pas se comporter en mère ordinaire mais qu’elle l’aime.
Romane ne répond pas et je ne sais comment interpréter ce silence, mais me tournant vers elle, je vois que son visage est baigné de larmes. Il y a en elle des cicatrices, plaies ouvertes, qui ne se décident pas à se refermer… Sans que j’y pense ma main se met à caresser son visage et ses cheveux courts.
- Elle a fait des erreurs… mais elle était si jeune… !
Romane pleure toujours et c’est impressionnant de voir ses larmes rouler en silence sur ses joues, ses yeux immensément verts perçant la nuit. Je m’approche d’elle et la prend dans mes bras, Romane s’y glisse sans réticences.
Ce contact m’apaise tout autant qu’il me trouble, je me sens parcourue par des milliers de petites ondes électriques, comme si nos peaux se reconnaissaient. Nous sommes blotties dans les bras l’une de l’autre, je crois que nous en avions autant besoin, elle que moi. Je commence à déposer de doux baisers sur son visage, dans son cou. Si j’y pensais, je me dirais peut être que mes gestes sont ambigus, tendresse maternelle ou amoureuse ? Je me refuse à y penser.

Romane répond à mes baisers avec une sensualité sans commune mesure, sa bouche se perd de ma gorge à mon menton, en passant par mes joues, alors qu’une main caresse ma nuque et l’autre mes côtes. Son corps se met à onduler contre le mien, je me rends bien compte qu’elle a envie de moi, un trouble immense me gagne.
Je suis bouleversée par les sensations qui m’envahissent alors. Je devrais m’enfuir de ses bras, mais les émotions qui m’étreignent sont si fortes... Ses baisers sont de plus en plus voluptueux, ses lèvres sont si prés des miennes, son souffle contre ma peau est si délicieux, ses soupirs m’ensorcèlent. Elle est maintenant au dessus de moi, ses mains s’égarent sous la veste de mon pyjama qu’elle déboutonne avec dextérité. Ses baisers s’enhardissent maintenant autour de ma bouche, qu’elle semble prendre un malin plaisir à éviter, ses lèvres titillent la commissure des miennes.

C’est intolérable, je n’en peux plus… je tourne mon visage, venant ainsi à la rencontre de sa bouche, nos langues se mêlent. Jamais un baiser ne m’a procuré autant d’émotions, jamais une langue n’a su provoquer en moi autant de trouble. Le désir se fait de plus en plus lancinent, je ressens ce que j’ai déjà lu dans des livres sans jamais comprendre ce à quoi cela pouvait bien correspondre, j’ai une barre en bas du ventre…

Romane baise mes lèvres avec une fougue et une volupté qui me renversent, une de ses mains effleure alors la pointe d’un sein qui frissonne à ce contact, je la sens tressaillir aussi. Sa main continue à effleurer et je sens le tissu érectile qui surplombe mon sein se dresser comme pour aller à cette rencontre qu’elle tarde à mettre en place. Mon cerveau se déconnecte comme rarement, ses mains sur mon corps, son corps qui ondule contre le mien me mettent dans tous mes états. Alors je sens ses lèvres glisser de ma bouche à mes seins qu’elle baise délicatement avant de les prendre un à un à pleine bouche, resserrant son étau un peu plus à chaque succion pour mon plus grand plaisir, un plaisir que je ne cherche pas à dissimuler. Parfois quand je me ressaisis l’espace d’un instant je m’entends gémir pendant que son visage s’affaire autour de ma poitrine. Et comme si cela ne suffisait pas, une de ses mains me caresse le ventre, là où la barre sévit, c’est insupportable de douceur… Sa main descend peu à peu entre mes cuisses où elle se fait plus aérienne, c’est de plus en plus insupportable… Le désir me ronge le ventre comme jamais…
N’en pouvant plus, je plaque moi même sa main entre mes cuisses pour la retirer tout aussi vite.

Un violent flash vient d’envahir mon cerveau ! Cet homme tombant sous les coups… Cet homme dont le seul crime était d’aimer d’autres hommes. Je m’apprêtais à commettre ce même « crime »… Et la peur remplace illico le désir qui brûlait mon ventre il y a quelques secondes encore. Je suis tétanisée. Romane, apeurée par les spasmes et la contracture de tous mes muscles, me prend le visage entre les mains. Elle s’écarte de moi et je m’apaise, puis éclate en sanglots.
Romane me présente ses excuses immédiatement, elle est désolée, s’en veut d’être si conne. Je l’arrête. J’ai honte de ce qui vient de se passer et de la frustration que je nous inflige.
- Excuse moi, Romane…
- Non c’est moi qui suis conne, j’aurais du être plus patiente !
- Oh non… j’avais tellement envie de toi, Romane…

Romane est blottie contre moi, elle me caresse les cheveux avec douceur, me baignant d’un regard plein de tendresse.
Je m’assoupis.


A mon réveil, immédiatement les images de sensualité de la nuit avec Romane me reviennent en mémoire. Je l’observe, qui dort profondément. Comme elle est jolie, son visage fin est calme et reposé. Cette femme qui m’a attirée comme jamais personne n’avait éveillé mes sens, qui m’a mis dans un état de désir si puissant est la fille de ma meilleure amie, à peine sortie de l’enfance… j’ai honte…
A son réveil je dois prétexter un rendez vous urgent pour la mettre à la porte. Elle ne comprend pas que je mens, que je suis mal à l’aise. Pour elle, la situation semble on ne peut plus claire…

 

- 4 -

 

Il fait nuit noire. Par la fenêtre, je contemple les étoiles qui veillent la capitale endormie.

Romane dort dans mon lit à quelques mètres de là. J’ai réussi à l’éviter jusqu’alors… Les jours qui ont suivi, j’ai éteint mon portable, ne répondant à aucun de ses messages. Ne me connectant pas pour éviter qu’elle ne m’interpelle via le net. J’ai fait l’embargo de ma propre vie.
Mais ce soir, lors de ma connexion de relève du courrier, à peine connectée, elle m’a prise en messager par un « Emeline » suivi de trois points de suspension… Bêtement et lâchement, j’ai juste tapé « oui ? ». Elle ne s’est pas découragée. Elle s’est remise à taper vite, fébrilement en abrégé

- Emeline… j pète les plombs…
j’en peux + de pas avoir de t nouvelles…  
pkoi tu veux + me voir ?
tu me manques, Emeline…
- Romane…
- Même si tu veux pas de mon amour, laisse moi être ton amie…  
je t’en prie m’ jette pas comme ça…
- Romane… je ne sais plus où j’en suis…
- Oh Emeline… ! g tant envie de sentir encore ton corps contre le mien…
g tant envie de sentir encore ton souffle chaud sur ma peau…

g tant envie de recueillir ton désir au creux de mes mains…

Les évocations de Romane réveillaient en moi des émotions terribles d’intensité. Cette gamine me trouble tellement.
- Emeline… je te veux…  Ça fait tant d’années que j’attends ce moment…
J’ai mal de te désirer ainsi…

Je n’avais pu en lire plus, j’avais capitulé…
- Viens…

Il ne lui a fallu qu’une demi heure pour être là. Elle a du monter les escaliers en courant car elle est arrivée essoufflée. Elle a frappé vivement à la porte et s’est jetée à l’intérieur quand j’ai ouvert. Nous n’avons pas parlé.
Dés son arrivée, j’ai senti un trouble incommensurable m’étreindre. Elle s’est blottie dans mes bras avec tendresse, me suppliant de ne pas la repousser. Elle m’a dit qu’elle m’aimait, depuis toujours, que toutes les filles d’avant n’avaient été que des brouillons en m’attendant… pour apprendre…

Nos pas nous ont menées directement à ma chambre. Romane m’a déshabillée en me couvrant de caresses et de baisers. Contrairement à la première fois, elle était très volubile me murmurant des centaines de mots doux, de mots fous, elle était pleine de tendresse. Il ne m’a pas fallu longtemps pour que la fièvre me gagne, la barre en bas du ventre me reprenait, je la connaissais maintenant. Je la désirais, je la voulais. Romane le sentait et prenait un malin plaisir à différer la réponse à mes attentes. Nues dans mon lit, nos corps se mêlaient avec fièvre, nos bouches s’épousaient. Le désir grandissait, mon corps tressaillait sous la caresse furtive d’une main qui ne voulait pas s’attarder sur les zones où elle était le plus ardemment attendue. Le désir n’avait jamais été si grand. Je me sentais fondre dans sa bouche quand une langue experte s’attardait sur mes seins. Je retins mon souffle quand je sentis cette langue glisser sur mon ventre alors que le corps de Romane glissait le long du mien avec agilité. Romane vint nicher sa bouche là où nul autre ne l’avait jamais nichée. J’étais gênée à l’annonce imminente de cette caresse inconnue, qui me semblait bien plus osée encore que la pénétration d’un sexe d’homme en moi. La bouche de Romane effleurait ma peau, jusqu’à l’intolérable. Je tombais en enfer quand cette langue experte glissa en moi comme je n’imaginais même pas possible de l’accepter. Romane ondulait contre moi, ouvrant mon corps à elle, de sa bouche et de ses doigts. Je sentais mon corps vibrer comme jamais, alors que la bouche de Romane prenait, avec fièvre, possession de mon intimité. Je me sentais prête à l’assouvissement total de mon désir et comme elle ne s’y décidait pas encore, j’avais du l’intimer de me prendre, dans un souffle, ce qu’elle s’empressa de faire, d’une main douce mais précise. Là je perdis pied, je ne pensais pas un instant que les doigts qui me caressaient et me fouillaient avec douceur étaient ceux de la fille de ma meilleure amie, fille qui avait - qui plus est - 16 ans de moins que moi. Heureusement que je n’y pensais pas… Romane était presque couchée sur moi et alors que sa main s’activait à étancher mon désir, à me donner du plaisir, son visage contre le mien, je l’entendais soupirer, gémir, jouir aussi du plaisir qu’elle me donnait… Et moi qui n’avais jamais fait l’amour qu’avec des hommes, je me disais « quelle formidable preuve qu’il y a autant de plaisir à donner qu’à recevoir. » Car quelle autre forme de plaisir pouvait elle ressentir que le partage de ce qu’elle me donnait. Mon corps réclamait. Romane l’apaisa dans un ultime spasme, qui, les mains accrochées à mon drap me cambra, soulevant Romane avec moi. Je m’entendis gémir, je me sentis décoller vers des cieux encore jamais atteints.

Peu à peu, je redescendis de l’enfer ou du paradis, peu m’importe, à l’un comme à l’autre je ne crois guère…
Romane était couchée contre moi et me regardait éperdue, je ne savais que lui dire… La remercier pour ce qu’elle venait de me donner ? Lui dire que nous étions folles ? Je la regardais sans mots dire. Et puis je me contentais d’un soupir, avant, très égoïstement de m’évanouir d’un profond sommeil.

 Et là je suis éveillée, je regarde ce corps nu, qu’à mon tour je veux combler, cette peau que je n’ai pas encore goûtée. J’imagine ces gestes que je ne connais pas mais que le désir qui me ronge encore les entrailles guidera.
Il me semble que les étoiles n’ont jamais tant brillé, soudain une étoile filante zèbre le ciel… en signe de quoi ?
Mes yeux me piquent. Ma gorge se noue. Je pleure. Je comprends que ma vie a basculé. Que j’ai perdu l’amie avec qui j’ai tant partagé. Qu’elle ne comprendra ni n’acceptera ce que je partage avec son enfant. Je comprends aussi pourquoi en fait je suis encore célibataire. Pourquoi l’amour ne s’était jamais réellement présenté avant… il est là… en la personne d’une jeune femme que je connais depuis presque toujours, qui m’a toujours attendrie et émue et qui aujourd’hui me procure des sensations toutes nouvelles…

Romane s’est réveillée, surprise de ne pas me trouver à ses côtés.
L’instant est venu. Il est temps…
A mon tour de lui donner ce que je n’ai jamais su donner vraiment !
Par cette nuit étoilée, la vie est à moi… je compte bien enfin la dévorer !

Posté par Vero72 à 10:37 - Nouvelles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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