20 août 2007
Madison Avenue…
Madison, 3h30…
Comment
en étais-je arrivée là ? Sur quels sentiers escarpés m’étais-je donc
fourvoyée pour en être rendue là, aujourd’hui ?
Des
larmes au goût amer de la rage et de l’impuissance coulaient le long de mes
joues. La gauche était endolorie par l’hématome qui bombait. Le froid
commençait à m’engourdir et j’avais attrapé le sac de couchage qui traînait
dans le coffre pour m’en envelopper. J’avais remonté le volume de l’autoradio. De
la techno gonflait dans mes tympans et j’essayais de me concentrer dessus pour
ne plus penser… Ne pas penser… Surtout ne pas penser… Essayer de ne pas
imaginer… Chasser toutes ces images que mon cerveau, paralysé par la douleur,
fabriquait et superposait à la réalité passée, présente et peut être future.
Qu’est-ce que je foutais dans ma bagnole, dans ce bled paumé, devant cette
boîte pourrie, en plein mois de février, à 3h30 du mat… ?
La
scène qui venait de se passer, la soirée que je venais de vivre… tout ça,
c’était si loin de moi… tellement surréaliste… Quelle déchéance… ! Putain,
quoi, j’avais 24 ans, j’étais plutôt pas mal comme fille, gentille, un peu
chiante, parfois un peu « prise de tête », mais pas conne et plutôt
du genre romantique, tendre… Et là, la tournure que prenait ma situation était
franchement glauque… je méritais quand même pas ça…
Cette
putain de soirée me prenait la tête, je la revivais instant par instant, me
demandant ce que j'aurais dû faire d'autre, ce qui aurait peut-être fait que
j’aurais pas été dans ma caisse à t’attendre, « t’espionner » (ça
c’était ton mot !), à « veiller sur toi » (ça c’était le
mien !)…
Je
me revois encore avec mon petit bouquet, venue te chercher pour un petit dîner
aux chandelles, pour fêter les six mois de notre rencontre. Ca partait bien,
pourtant… J’avais mis ma veste noire, dont tu aimais que je t’enveloppe quand
tu frissonnais. Et là, c’était moi qui frissonnais dans cette voiture en pleine
nuit… Et toi, qu’est-ce que tu faisais, avais-tu quand même une pensée pour
moi, de temps à autres ? Ou t’abandonnais-tu en chassant toute pensée pour
échapper à la réalité ?
Le
froid m’engourdissait de plus en plus et malgré ma lutte pour ne pas céder à la
fatigue, je sentais mes paupières s’alourdir à mesure que mes idées
s’allégeaient. Soudain le sommeil avait eu raison de ces heures empilées à
lutter contre lui, il avait sournoisement profité de mon désarroi…
J’avais
été réveillée par la douceur onirique de tes lèvres, bien vite masquée par la
réalité crue de ton haleine alcoolisée qui m’avait alors éloignée de toi… Oui,
je t’avais repoussée ! Et j’avais alors croisé ton regard brillant de
détresse… Et avant même que je puisse effacer ce geste d’abandon, de rejet, tu
avais claqué la portière de la voiture. Je m’étais lancée à ta poursuite et
alors que j’attrapais ton bras, mon autre joue récolta ma deuxième gifle de la
soirée…
Maintenant
que j’étais sortie de la voiture, tu te
tenais face à moi, me fixant avec un regard plein de haine… Oh, comme il me
faisait mal ce regard ! Tu frissonnais dans ta petite robe bleue à cette
heure matinale. Qu’avais-tu fais de ta veste, mon amour ? Je t’avais tendu
la mienne, oubliant le froid, et tu l’avais prise sans un mot, tu t’y étais
réfugiée.
-
Viens, Marie… rentrons…
-
Traître… je rentrerai sans toi… !
Je
t’avais alors vu sortir de ta poche un trousseau de clefs, dont celle de ta
voiture.
-
Je vais te ramener, Marie…
-
Non !
-
Mais… tu peux pas conduire, comme ça…
J’ai
commis alors l’erreur impardonnable de vouloir te prendre les clefs des mains
et celle de ne pas être assez leste… Je t’ai laissé partir au volant de ta
voiture, morte de trouille et lasse à la fois… J’aurais pu te suivre, oui,
j’aurais pu me lancer à ta poursuite… mais me l’aurais-tu pardonné ? Il y
avait tant de sentiments dans ton regard… tant de détresse…
Sans
m’en rendre compte, ce soir là, alors que je me voulais protectrice, je venais
de me comporter comme tous ces gens… Tous ces gens qui te jaugeaient, te jugeaient,
parce que la démarche mal assurée, le regard dans le vague, la voix qui
déraillait, tu passais devant eux au retour d’une soirée où tu t’étais perdue.
Au début, quand je m’étais rendu compte de ce mal qui te rongeait, celui là
même pour lequel on te toisait, on te méprisait, à renfort d’insultes et de
mots péjoratifs lancés sur ton passage… Oh, mon amour, moi qui ne voulait que
les effacer de ta vie ces termes dédaigneux, « alcoolo »,
« poivrote », « ivrognesse », « picoleuse », tant
de mots que je voulais effacer et qu’un seul regard, un seul geste, pas encore
bien réveillé, avaient, à eux seuls, résumé… Au début, quand je m’étais rendu
compte de ce mal qui te rongeait, j’avais voulu t’aider, j’étais maladroite,
mais motivée, seule, mais déterminée, je pensais que ça suffirait… Je m’étais
trompée… C’était un total échec, il fallait bien l’admettre… Impuissante,
désespérée, pour la première fois, ce soir, j’avais baissé les bras, lasse de
me battre contre des démons tellement plus forts que nous…
La
première fois, ce fut en te laissant dans ce bar, cette boîte, où tu me
suppliais de rester avec toi quand je t’avais trouvée là, au lieu de te
préparer à notre petit dîner. Tu me suppliais de rester avec toi pour
t’entourer de mon amour alors que tu t’engluais… Pour montrer à tous les gens
alentour qu’il y avait quelqu’un dans ta vie, un « quelqu’un de
bien », comme tu disais, qui picolait pas (au 3° verre que j’avalais, tu
t’insurgeais)… Quelqu’un qui te respectait, qui t’aimait comme tu étais,
quelqu’un qui acceptait ta dépendance… Et ce quelqu’un, elle en avait soudain
eu marre de te voir dans cet état, ça lui faisait trop mal, elle voulait pas
cautionner, surtout pas… Elle s’était levée, t’avait tendu la main pour
t’inviter à la suivre… une main que tu avais refusée… Alors, elle était sortie,
elle était montée dans sa voiture et avait démarré… Non, je ne pouvais pas te
laisser comme ça, te laisser reprendre ta voiture ou bien te faire raccompagner
par Dieu sait qui… Je m’étais garée devant le bar au moment où tu en sortais.
J’avais eu un moment de joie, mais non, tu ne voulais pas rentrer, tu ne
sortais que pour voir où j’étais... Tu m’avais embrassée avec beaucoup de
lascivité, l’alcool te désinhibait complètement… pour ensuite me demander de
revenir… J’avais refusé. C’est là que tu t’étais fâchée et m’avait giflée. Je
n’avais pas bronché. Tu y étais retournée, dans ce bar pourri où tu t’égarais.
Et moi, j’étais restée là, jusqu’à ce moment, cette situation qui m’avait
totalement échappé. Tu étais partie en trombe au volant de ta golf et là,
c’était la deuxième fois, ce soir, que je baissais les bras…
Je
ne me rendis compte que bien plus tard que mon portefeuille était resté dans la
poche de la veste qui te réchauffait.
Chez moi, 8h30…
C’est
comme ça que j’ai été réveillée par la sonnerie tonitruante de mon téléphone.
C’était l’aube, j’étais naze de cette nuit passée dans ma voiture à veiller sur
toi. Une voix masculine me réveillait pour me demander si je te connaissais…
quelle question, à cette heure ! J’étais tellement dans le gaz que ça m’a
même pas surprise plus que ça… Et comme à un une vague interrogation d’un
institut de sondage, j’ai répondu « oui », j’ai cru bon d’ajouter
« c’est mon amie »… Et c’est à ce moment là seulement que cette
question, à cette heure là, me parut incongrue…
-
Y a un problème ?
-
Vous… vous… avez passé la soirée d’hier ensemble ?
La
voix semblait embarrassée, l’homme cherchait visiblement ses mots et moi,
malgré la brume qui nappait mon cerveau, je commençais à comprendre qu’il se
passait un truc pas normal.
-
Ouais… en quelques sortes… Elle est au poste… c’est ça ?
-
Je… je suis désolé de devoir vous apprendre ça…
Soudain,
il reprit une voix très pro, très impersonnelle, très détachée et grave à la
fois pour m’annoncer le truc le pire qu’on m’ait jamais annoncé de ma vie.
-
Marie Delval a été victime d’un accident de la voie publique cette nuit… On l’a
trouvée à l’entrée de Merlieux vers 7h00 du matin… Elle avait déjà succombé à
ses blessures… Je suis désolé…
Je
n’en sus pas plus, le combiné m’était tombé des mains… mon cœur s’était déchiré
en deux… tout pouvait s’écrouler autour de moi… Tu étais morte…
Mon
amour, tu es morte quelques kilomètres à peine après que je t’ai laissée au
volant de ta golf, trop puissante et toi, pas en état de la conduire…
Mon
amour, quand ton chemin a croisé le mien, quand par un bel après-midi de
septembre, nos lèvres se sont épousées, je savais que tout cela aurait un prix…
Rien n’est jamais gratuit, la vie ne donne rien, elle prête tout au plus,
plutôt elle fait crédit… Je ne connaissais pas le tarif à payer, mais je m’en
foutais… J’ai cueilli « les roses de la vie » sans en demander le
prix… Et aujourd’hui je les paye en gardant au fond de moi l’essence même de
leur parfum, le plaisir que j’ai pris à les respirer…
Tout
ce que je peux dire, aujourd’hui, c’est que tu me manques… Toi, la délicatesse
de ton âme écorchée, la fragilité de ton regard bouleversé et toutes ces choses
qui n’ont pas de mot pour les nommer, ces sensations muettes qui hurlent depuis
ton départ…
Commentaires
wahouuuu
J'adore tes nouvelles !! euh.. et la suite !! ? trés jolie cette phrase: "J’ai cueilli « les roses de la vie » sans en demander le prix… Et aujourd’hui je les paye en gardant au fond de moi l’essence même de leur parfum, le plaisir que j’ai pris à les respirer…"
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